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Intuition contre raison par Rafik Djoumi



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Clins d’oeil piégés

A travers plus d'un siècle d'évolution, le cinéma, en plus de son langage spécifique, a développé avec son public un vaste complexe de références, de conventions, d'automatismes qui seraient parfaitement opaques pour un esprit du XIXème siècle. Ce complexe est devenu aujourd'hui à ce point intégré que le cinéma n'hésite plus à jongler à l'occasion avec ces conventions (surtout dans la comédie burlesque) sans risquer de perdre son public.

Parmi certaines conventions devenues automatismes, la constante alternance entre éléments intra-diégétiques (internes au récit) et extra-diégétiques (plaqués au récit en externe ou en surface).
On pourra prendre à ce titre l'exemple de la musique dite dramatique, que les protagonistes du film ne sont pas censés entendre. Cette présence, extra-diégétique, ne perturbe en rien l'investissement du spectateur dans la diégèse. Au contraire, elle lui indique le mode émotionnel par lequel il intégrera au mieux le complexe intra-diégétique (alors qu'un spectateur du XIXème siècle se serait demandé de quel endroit de l'écran vient cette musique et pourquoi les héros ne semblent pas l'entendre).

Une autre alternance intra et extra-diégétique fréquente, que l'on trouve aussi bien au cinéma qu'en littérature, est celle où le spectateur passe d'une implication émotionnelle (sans recul vis-à-vis du film projeté) à un mode intellectuel (il ressort momentanément du film et s'interroge sur certains choix). L'alternance est parfois si rapide qu'on pourrait croire que le spectateur fonctionne sur les deux modes conjointement. Par exemple, une séquence forte provoquera sa totale adhésion émotionnelle (intra-diégétique) et il en tirera aussitôt la morale de l'histoire, le sens de sa thématique (extra-diégétique).

Mais si ces deux modes peuvent opérer quasi-conjointement sur le spectateur moderne, il en est un troisième dont il reste totalement à la merci, et qui l'oblige à rester à l'intérieur de la diégèse. Il s'agit du mode intuitif qui élabore (le plus souvent par le découpage ou par des éléments dits " invisibles ") un système de signaux articulés qui va directement frapper les zones de réponse du cortex, sans transiter par un décryptage complet et préalable.
Un spectateur cynique, qui refuserait de se laisser plonger dans la diégèse, serait de toutes façons, et bien malgré lui, piégé par ce système intuitif. Certains des cinéastes les plus manipulateurs de l'Histoire (et, en toute logique, les plus conchiés par l'organe critique, qui n'accepte que l'existence des deux premiers modes) ont grandement contribué à défricher ce terrain intuitif. Parmi eux, une majorité d'anglo-saxons dont Welles, Hitchcock ou Spielberg.

A chacun de ces modes, Matrix garantit un piège, une réponse obligatoire du spectateur qui sert parfaitement le plan des auteurs. Même si ceux-ci se retrouvent parfois limités par leurs capacités de cinéastes, notamment sur le plan de l'intuition guidée par le découpage (les Wachowski se débrouillent, mais n'ont pas l'affolante complexité du découpage spielbergien par exemple), leur système de narration scénaristique, qui demeure leur point fort, leur garantit le succès de l'opération.


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