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Intuition
contre raison par
Rafik Djoumi
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| Le
piège intellectuel
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L'un des points les plus discutés, les plus décortiqués,
les plus analysés de Matrix,
concerne le nom des lieux et des personnages.
Ceux qui semblent le plus attirer l'attention du public sont
les noms à consonance mythologique : Thomas Neo
Anderson (référence à St Thomas d'Aquin,
au " Nouveau ", à Andros-son le
fils de l'homme), Morpheus (dieu du songe qui réveille
Neo), Trinity (ou la Sainte Trinité, alliance de l'humain
et du divin), Zion (ou Sion, terre promise), Mérovingien
(peuple descendant du Christ qui était aussi le " maître
des clés " de l'Empire Romain), Nabuchodonosor,
Osiris, Oracle, Séraphe, Perséphone, Cypher. La
liste est longue, et elle ne lasse pas d'étonner les
spectateurs, soudain plongés dans les ouvrages de référence
mythologiques. Beaucoup y découvrent avec admiration
la parfaite adéquation entre ces noms mythologiques
et la fonction particulière qu'occupent les personnages
et les lieux qui les portent dans la saga Matrix.
Plus intéressants sont les noms à consonance
informatiques : Mouse, Link, Switch, Tank, Dozer, Vector,
Corrupt, Wurm. Plus intéressants car, même s'ils
sont constatés, le spectateur qui connaît le sens
de ces termes n'interroge pourtant pas leur raison d'être
au sein de l'intrigue.
Enfin, certains malins ont réalisé que les noms Matrix,
Morpheus ou Trinity étaient également ceux de
modèles de synthétiseurs (qui plus est de la
même marque).
Or, malgré les heures passées à défricher
ce vaste complexes de noms et de concordances, à aucun
moment le spectateur averti ne semble les considérer
autrement que comme des données extra-diégétiques !
Par convention cinématographique, par automatisme, il
attribue ces noms à un clin d'oeil de la part des auteurs
du film, une invitation à la référence,
un jeu intellectuel qui se déroule hors de la fiction.
Mais il ne se pose pas la question de façon intra-diégétique.
Il ne se demande pas, par exemple : " Mais
pourquoi la maman de Morpheus a-t-elle affublé son fils
d'un nom pareil ? ".
Pourtant, Dieu sait si les auteurs ont pris soin de nous préciser
que nous nous trouvions dans un univers informatique. Et le
spectateur occidental moyen sait parfaitement qu'en informatique,
la concordance entre nom et fonction est une évidence.
Si l'on veut explorer Internet, on utilise Internet Explorer.
Si l'on veut blaster un virus, on utilise Virus Blaster. Et
Virus Blaster ne peut en aucun cas servir à explorer
Internet. Sa fonction toute entière est désignée
par son nom.
Si le spectateur considérait, dès lors, les noms
des personnages de façon intra-diégétique,
il réaliserait, tout simplement, que dans cet univers,
Morpheus ne PEUT PAS faire autre chose que réveiller
Neo. Car son nom désigne sa fonction. Morpheus, par
exemple, ne peut pas s'habiller de blanc quand les autres sont
habillés de noir. car Morpheus ne s'appelle pas Switch.
Dès lors, on comprendra mieux pourquoi les noms à consonance
informatiques sont aussi peu analysés par le spectateur
averti, car ils désignent de façon trop évidente
une vérité qu'il refuse d'appréhender.
En effet (merci Lewis Carroll), le spectateur s'est construit
son propre univers cohérent à partir d'une proposition
absurde. Il écartera naturellement toute nouvelle proposition
qui risque de chambouler la cohérence de cet univers.
A l'époque du premier Matrix, bon
nombre de spectateurs ont fait remarquer une incohérence de fond, source
de gêne, à savoir que Neo et Trinity, identifiés comme les
deux héros, tuaient plus d'humains que leurs ennemis. Dans certaines sphères
citadines, identifiées comme " intellectuelles ",
les héros de Matrix furent assimilés
aux membres d'une secte dangereuse, alimentés par les discours liturgiques
de Morpheus, la forte irrationalité de certains préceptes (" Oracle ", " Elu ")
et dont la mission religieuse justifiait les pires massacres. Bien évidemment,
l'affaire du massacre au lycée de Colombine, aux Etats Unis 2,
allait idéalement
dans le sens d'une telle interprétation.
Ce faisant, les accusateurs dédaignaient quelques points d'importance.
Si les héros de Matrix commettaient
effectivement de jolis massacres à l'écran, les machines, elles,
n'en commettaient point !
Tout au plus verrons-nous les agents capturer Morpheus et lui poser des électrodes
sur le crâne. Le spectateur déduira que
Morpheus est torturé par les agents, quand bien même il n'a pas
la moindre idée de ce à quoi servent ces électrodes. Dans
le même élan, ce spectateur sera tellement occupé à voir
dans l'agent Smith un simple policier en train de déraper émotionnellement
(alors qu'il nous est présenté comme un programme) que le contenu
de son discours sera intégralement compris sur un mode sentimental. Pourtant, à cet
instant même, Smith est en train d'expliquer à Morpheus que ce dernier " n'est
pas un mammifère ", mais qu'il est " un
virus ". Une information qu'on peut raisonnablement considérer
comme importante.
Ainsi, en croyant fonctionner sur un mode intellectuel, le spectateur qui aurait
cru bon de juger l'éthique des héros de Matrix,
ne se sera pas aperçu qu'il était déjà dans une lecture
sentimentale des évènements.
Notes :
2 deux
adolescents, désignés comme
fans de Matrix, ouvrirent
le feu sur leurs camarades sans motif apparent.
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