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Intuition
contre raison par
Rafik Djoumi
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| Le
piège intuitif
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" Bienvenue
dans le désert du réel ".
C'est en ces termes que, dans le premier Matrix,
Morpheus présente à Neo les reste du monde
des humains. La phrase est une référence
directe à Baudrillard mais paraît, de prime
abord, totalement déplacée. Car, à l'origine,
cette citation servait au philosophe français à désigner
la disparition du réel.
Or, dans cette séquence
de Matrix, le spectateur
accepte l'idée selon laquelle Neo serait sorti de
son univers simulé pour découvrir le réel.
Y-aurait-il une contradiction flagrante entre le sens de
la citation et l'objet qu'elle désigne ?
Evidemment non. Bien au contraire, les Wachowski ont multiplié les
signes explicites de la simulation. Morpheus et Neo sont
dans un programme. Morpheus en explique le fonctionnement à la fois au héros et au spectateur.
L'écran est d'un blanc immaculé censé représenter
le vide. Apparaissent deux fauteuils et un vieil écran de télévision
qui imitent un intérieur de foyer américain des années
50 (début historique d'une société de simulacres ?).
Le " réel " dont
nous parle Morpheus est d'abord vu au sein de cet écran de télé (avec
un effet de flare informatique). Puis les personnages y sont projetés
comme par magie et apparaissent, toujours dans leur salon des années
50, au milieu des décombres apocalyptiques.
Rationnellement, nous savons que nous sommes dans un programme contrôlé par
l'équipage du Nabuchodonosor. Rationnellement, nous savons qu'au sein
de ce programme, nous sommes plongés dans une image d'écran de
télévision. Rationnellement, nous savons que Neo évolue
dans une simulation, qu'il n'est donc pas dans le réel. Et pourtant,
d'emblée, nous considérons que cette ville apocalyptique que
nous montre Morpheus est bel et bien le réel, alors même que la
citation baudrillardienne le désigne comme un réel qui n'existerait
plus.
Par tous les moyens, les Wachowski nous ont montré un fait. Par tous
les moyens, nous en avons compris très exactement l'inverse !
Toute cette longue section explicative du premier Matrix est à l'image
de ce passage : un tour de force narratif où l'intuition du spectateur
va accomplir de véritables miracles dans le malentendu.
Quelques instants plus tard, Morpheus et Neo se trouvent dans un dojo. Morpheus
tente d'expliquer à Neo que ce qui l'entoure n'existe pas, et qu'en
conséquence il devrait pouvoir s'affranchir des règles physiques.
Puis, il pose une question sur un ton malicieux : " Tu
crois être en train de respirer de l'air ? ". Neo
ne répond pas, mais le spectateur, découvrant avec joie les merveilles
du paradoxe virtuel, s'exclame intérieurement : " Bien
sûr que non. Ce n'est pas de l'air voyons. Nous sommes dans un univers
virtuel ". Et pourtant, si l'on considère que le corps
de Neo se trouve à cet instant dans un fauteuil au milieu du Nabuchodonosor ;
si l'on considère que le Nabuchodonosor évolue dans le monde
réel, physique, tangible, alors, l'air que respirent les poumons de
Neo est bel et bien véritable. et la question de Morpheus est totalement
absurde.
Une fois de plus (merci encore Lewis Carroll) dans la mesure où la cohérence
de l'univers que s'est construit le spectateur est basée sur une proposition
absurde, alors l'absurde qui en découle de manière cohérente
n'est plus absurde mais seulement cohérent.
Car l'inverse signifierait que la question de Morpheus n'est pas absurde, c'est-à-dire
que Neo ne respire pas de l'air véritable, c'est-à-dire que le
Nabuchodonosor n'évolue pas dans le réel, c'est-à-dire
qu'il n'y a pas de réel.
Ce que les Wachowski nous répètent depuis le début de
la démonstration. Ce que nous ne voulons pas comprendre.
On constate donc l'amplitude vertigineuse entre les faits exposés et
la compréhension du spectateur. Une chose demeure certaine : les
propos dispensés par Morpheus sont importants. Le spectateur ne l'ignore
pas et écoute ces propos avec attention. Il ignore simplement qu'en
fonctionnant sur un mode alternatif, il comprendra ces propos de façon
alternative.
Lorsque, plus tard, Morpheus dira à Neo : " Il
y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin " (" there's
a difference between knowing the path and walking the path . ") 3 ,
notre intelligence intuitive aura déjà largement
pris le dessus sur notre rationalité. Depuis la scène du dojo
(simulé), nous avons assimilé Morpheus à une sorte de
maître de kung fu, tel que les anciens films de Hong Kong nous les dépeignaient.
Par référence culturelle, ses propos sont assimilés à un
vague charabia taoïste. Mais à aucun moment, nous n'aurons l'idée
de les considérer de façon rationnelle. C'est-à-dire qu'à aucun
moment, nous ne considèrerons que le parcours de Neo est déjà connu
par son entourage (Morpheus et l'Oracle, parlant d'évènements à venir
comme s'ils se produisaient déjà et qu'ils étaient inévitables)
et que ce qui importe vraiment, ce ne sont pas les données de
son parcours mais les données distillées
par celui qui l'emprunte. L'Oracle pourra ainsi montrer avec insistance qu'elle
est beaucoup plus intéressée par l'idée d'offrir à Neo
un cookie qu'elle a cuisiné, plutôt que de lui révéler
son futur (le cookie est une ligne de programme qui permet de relever des données
concernant le parcours d'un logiciel).
Comme on le voit, la longue section explicative du premier Matrix,
avec son déluge d'informations rationnelles, est le pivot du malentendu.
Elle prouve, si besoin était, que c'est au moment même où on
donne l'information essentielle au spectateur que ce dernier élabore
avec précipitation sa propre désinformation.
Conscient de cela, et désireux d'éprouver la force de leur mécanique,
les Wachowski vont s'employer à alerter le spectateur sur la perversité du
système dans lequel il s'enferme :
Evoluant dans une ville, Morpheus explique à Neo la force avec laquelle
les gens s'accrochent à leur principe de réalité. Il prend
soin de détailler leur profession. Mais, durant l'exposé, Neo
est distrait par le passage d'une très pulpeuse femme en rouge. A cet
instant, Morpheus le sermonne sur son inattention et lui demande de regarder
plus attentivement. La femme en rouge est devenue l'agent Smith, et ce dernier
braque dorénavant son arme en direction du spectateur (soit, son référent,
Néo). Pour bien appuyer sa démonstration, Morpheus fait faire
un arrêt sur image à l'environnement dans lequel ils évoluent.
Néo s'étonne de la chose en réalisant qu'ils ne sont pas
dans " la " matrice.
Ce sermon à l'égard de l'inattention de Néo est bien évidemment
un sermon à l'égard de l'inattention du spectateur. Et si ce
dernier s'avouera avoir lui-aussi été intérieurement distrait
par la femme en rouge, il sera pourtant bien incapable de prêter attention à tout
ce qu'on lui montre et démontre à cet instant, à savoir
que :
- les " rebelles " du Nabuchodonosor
créent des répliques de la matrice avec une
facilité déconcertante, et tout plein de
gens dedans qui se comportent comme dans la vraie matrice
(puisque Néo s'est lui-même fait piéger)
- ces " rebelles " possèdent
les données de l'agent Smith puisqu'ils en ont une
réplique et qu'ils la maîtrisent.
- la femme en rouge se veut un leurre alors que la couleur
rouge est associée par ailleurs au concept de vérité (pilule
rouge dans une pièce aux meubles rouges, plus tard
les bonbons rouges de l'oracle, les tenues rouges à Zion
etc.). On notera d'ailleurs que cette séquence démarre
sur une feu rouge qui représente un homme.
- et enfin, le plus important en ce qui nous concerne,
cette réplique de la matrice est elle-même
constituée de répliques, puisque CHAQUE figurant
de la séquence est dédoublé. L'arrêt
sur image que déclenche Morpheus n'a pas d'autre
but en réalité que de nous permettre, à nous
spectateurs, de constater cette anomalie, vérifier
que chaque figurant (qui représente un des corps
de métier dont il nous parlait à l'instant)
possède son double dans la même image.
Et bien sûr, nous spectateurs, malgré les explications,
malgré l'arrêt sur image, ne voyons toujours rien.
Dans une de leurs rares conférences, donnée à une Université américaine,
les Wachowski le précisaient bien : " Les
gens ne réalisent pas à quel point cette scène est importante,
parce que nous regardons tous la femme en rouge. Ils ne voient pas tous les jumeaux,
voire les triplés, que nous avons engagé pour cette scène.
Ils ne voient pas que leurs habits sont entièrement basés sur des
costumes noir et blanc. "
Et l'on rajoutera qu'ils ne voient pas non plus quelle démonstration Morpheus
est en train de faire, lorsqu'il définit l'agent Smith ici présent,
et l'assimile à la fois à Néo et aux autres " humains " présents,
figurants qui s'avèrent donc n'être que des programmes créés
et dupliqués par le jeune Mouse. 4
Matrix Reloaded proposera
une autre séquence explicative tout aussi cruciale,
où les auteurs éprouveront avec encore plus
d'évidence la force de la mécanique à
l'oeuvre. Il s'agit de la séquence de l'Architecte,
où cette fois-ci ils annonceront par avance au spectateur
qu'ils s'apprêtent à lui dire toute la vérité.
et que pourtant il n'y comprendra rien !
Mais il faut bien avouer qu'arrivé là, le spectateur s'est à ce
point enfoncé dans le terrier du lapin blanc que plus rien ne peut ébranler
sa cohérence absurde. Dans Matrix Reloaded, il apprendra que des personnages
qu'il tenait pour humains (L'Oracle) sont des programmes, que ceux que l'on désigne
comme des programmes (l'agent Smith) peuvent se télécharger dans
des corps humains et monter jusqu'à Zion, bref il découvrira la
vacuité de la cohérence qu'il s'était érigée
en principe. Rien n'y fera. Le spectateur continuera à considérer
que Néo, Morpheus, Trinity et les autres, sont ce qu'il s'est imaginé qu'ils étaient
dès le début du premier film, et qu'il ne peut en être autrement.
Il continuera de croire à la vérité de son simulacre avec
une force qui défie l'entendement.
On aura beau paraphraser à l'envi le jeune yogi, lui répéter
inlassablement " qu'il n'y a PAS
de cuillère ", rien à faire. Morpheus nous l'a
bien dit lorsque nous étions occupés à regarder la femme
en rouge : " Ils sont tellement
dépendants du système qu'ils vont jusqu'à se battre pour
le protéger ".
Pauvre de nous.
Rafik
Djoumi
Notes :
3 " path " désigne également
un chemin informatique.
4 " Mouse " est
le terme anglais pour " souris d'ordinateur ".
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