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Intuition
contre raison par
Rafik Djoumi
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| Le
piège sentimental
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A aucun moment dans la saga Matrix,
il n'est formellement établi que les machines sont " méchantes ".
Si les propos de Morpheus évoquent un conflit d'espèces (" Nous
ignorons qui a commencé le premier "), le paradoxe veut
que les images d'horreur concentrationnaire de la Matrice nous montrent avant
tout des machines qui prennent soin de leurs " humains " (ensemencement,
récolte, bébé nourri).
Une simple seconde de raisonnement permettrait à n'importe quel spectateur
de se souvenir de l'évidence, à savoir qu'une machine est dénuée
de sentiments et que ses actions sont guidées par la pure logique. Mais
la vitesse avec laquelle sont dispensées les informations d'importance, à un
point clé de l'histoire (la découverte de la Matrice) empêche
matériellement cette seconde de raisonnement.
Les Wachowski vont jusqu'à se permettre une prise de risque non négligeable :
Alors que Neo découvre la terrible " réalité ",
une sentinelle le repère, s'approche de lui, l'empoigne par le cou et
le scanne. A cet instant, le spectateur, déjà conditionné à l'idée
que les machines sont mauvaises, craint pour la vie de Neo. Car si un humain évoluant
hors de la Matrice est un danger pour les machines, il est bien évident
que cette machine devrait s'assurer immédiatement de la mort de l'humain.
Pourtant, la sentinelle choisit de libérer Neo de son cocon, et l'envoie
dans une fosse sceptique où le vaisseau de Morpheus vient le récupérer.
Incohérence ? Raccourci scénaristique maladroit ? Difficile
de le croire. Le script des Wachowski a été unanimement salué par
les professionnels qui l'ont parcouru comme étant une véritable
merveille de logique. Mais le fait est qu'à cet instant du métrage,
l'intuition sentimentale a déjà très largement pris le dessus
sur les déductions logiques du spectateur.
Le sentiment naturel d'empathie vis-à-vis de l'espèce humaine remplit
donc son rôle de façon quasi-instinctive. Ce qui nous est présenté comme
humain (le héros) devient notre référent, et tout ce qui
s'oppose aux projets de ce référent est forcément un mal.
Par le simple fait qu'elle empoigne Neo par le cou et qu'elle lui fasse mal,
la sentinelle établit sa " méchanceté " aux
yeux du spectateur. Il s'agit là d'une émotion basique, infantile,
qui rend " méchant " ce qui provoque la douleur. L'idée
que la sentinelle permette ensuite, avec une telle nonchalance, que Neo rejoigne
le camp des rebelles est aussitôt refoulée, censurée, la
proposition que cela induit étant trop complexe pour être prise
en compte à cet instant.
Une des séquences les plus agressives, au plan émotionnel, de la
saga Matrix, se trouve sur le DVD d'Animatrix,
dans l'épisode Second Renaissance part1.
C'est également une des séquences les plus explicites quant à la
nature réelle de l'enjeu entre la fiction et le spectateur.
La séquence en question voit un groupe d'hommes belliqueux maltraiter
et déshabiller une femme, la tirer par les cheveux (la femme porte une
robe rouge, couleur associée à la vérité dans l'univers Matrix).
Le cadre est chancelant, la mise au point hésitante, reproduisant celle
d'une caméra de télévision saisissant l'horrible instant.
Au moment où l'un des agresseurs saisit une barre de fer et assène
un coup violent sur sa victime, celle-ci perd une partie de son visage, révélant
une carcasse de robot sous le cuir de la peau.
La brièveté de l'instant provoque chez le spectateur un double
réflexe émotif.
1/ Le coup asséné par l'agresseur entraîne un réflexe
de compassion du spectateur vers la victime.
2/ La vraie nature de la victime provoque un réflexe de surprise.
Or, sur cette fraction de seconde, le spectateur n'a pas eu le temps de " consommer " son émotion
compatissante qu'elle doit céder la place à l'émotion de
la surprise. Mais plutôt que de s'annuler, ces deux émotions se
mélangent. Pour la seule fois dans la saga Matrix,
le spectateur réalise consciemment qu'il a été trompé sur
l'objet de son émotion (une machine et non pas un humain) sans pour autant
renier la vérité son émotion.
La compassion se prolongera même sur le reste de la séquence, lorsque
la victime-machine implorera ses bourreaux de l'épargner en faisant valoir. son
humanité.
Sur à peine quelques secondes de métrage, Second
Renaissance lance plusieurs messages à son audience :
1/ Vous avez eu de la compassion pour un humain.
2/ Vous avez été dupé sur la nature de cet humain car c'est
une machine.
3/ Malgré la duperie, vous ne pouvez pas nier la réalité de
votre compassion.
4/ Cette machine est elle-même persuadée d'être humaine, aussi
dupée que vous.
5/ Votre compassion se justifie car vous partagez la même expérience émotive
que cette machine.
D'une certaine manière, cet épisode est une répétition
de la révélation qui se profile.
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