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Le
Crépuscule des Dieux par
Rafik Djoumi
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| Le
Cycle Cosmogonique
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Dès lors qu'on aborde les questions des mythes et de
leur structure narrative, un nom s'impose, celui de Joseph
Campbell.
Dans son ouvrage Les Héros
sont Eternels (The
Hero with a Thousand Faces), Campbell tente de synthétiser
tous les mythes héroïques qui nous sont connus,
afin d'en dégager une structure immuable, qui traverse
le temps et les civilisations. Campbell nous fait ainsi découvrir
(non sans stupéfaction), que derrière les légendes
de Bouddha, Jésus-Christ, Prométhée, le
Roi Arthur, Thésée, Odipe, ou même des
figures historiques telles que Christophe Colomb, se cache
une seule et même aventure, un seul et unique destin,
une structure unique sans cesse répétée,
et " décorée " à sa
façon par les civilisations qui l'ont vu naître.
Plus important, le mythologue s'interroge sur le sens profond
de cette structure, et ce qu'elle révèle de la
nature humaine, du lien imprescriptible qui nous lie à ce
mythe éternel.
L'oeuvre de Campbell a fait sensation chez les romanciers
et les scénaristes anglo-saxons du XXème siècle.
On soupçonne Tolkien d'avoir étudié avec
attention cette structure en écrivant Le
Seigneur des Anneaux, et l'on connaît un nombre
incalculable de personnalités du cinéma qui
ont avoué l'influence que Campbell a exercé
sur eux (George Lucas, George Miller, Lawrence Kasdan, John
Milius, Oliver Stone etc.). Les Wachowski n'y font pas exception.
Pourtant, des oeuvres comme Star
Wars ou Le Seigneur
des Anneaux n'empruntent à Campbell que la première
partie de sa démonstration (titrée L'aventure
du Héros) et se gardent bien d'évoluer
vers la seconde partie de l'ouvrage (titrée Le
Cycle Cosmogonique), particulièrement complexe,
en ce qu'elle aborde plus spécifiquement les religions,
mais aussi celle qui demeure la plus fascinante quant à
ses applications philosophiques.
Matrix fait exception, car le premier épisode
de la saga passait déjà entièrement en revue les étapes
de L'aventure du Héros, et l'on
découvre, dès Matrix Reloaded, que
les Wachowski ont, semble-t-il, tenté l'improbable (au sens commercial) ; à savoir
qu'ils ont décidé d'exploiter la seconde partie de l'ouvrage de
Campbell.
Et pourtant, l'intitulé des chapitres de la partie Cycle Cosmogonique aurait
du éveiller nos soupçons.
Jugez vous-mêmes : The Matrix of
Destiny (la matrice du destin), The
Primordial Hero and the Human (le héros primordial et l'être
humain), The Shapeshifter (le métamorphoseur..
de forme, de sens).
Toute cette section du livre de Campbell s'intéresse non plus à la
quête du héros, mais à la façon avec laquelle le héros
va dépasser les stades successifs de la compréhension de l'univers,
et surtout par quels moyens il délivrera son message. On y retrouve bien
sûr l'aventure du Christ,
mais aussi et surtout celle de Bouddha, dans laquelle Campbell
semble voir un des mythes
les plus complets, les plus accomplis.
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A ce stade, on ne peut s'empêcher de rappeler que l'acteur Keanu
Reeves interpréta autrefois le rôle de Bouddha dans un film
de Bernardo Bertollucci (Little Buddha) 2 et
qu'il interpréta par ailleurs le rôle d'un être mi-humain
mi-machine à qui l'on avait téléchargé des
données essentielles (Johnny
Mnemonic). On se demande d'ailleurs à quel point ces précédents
ont influé, consciemment ou non, sur les choix de casting des Wachowski. 3 |
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Quoi qu'il en soit, nous avons vu dans les chapitres précédents
les couches successives de compréhension à travers lesquelles voyageait
le spectateur de Matrix. Tâchons
de les résumer :
Nous sommes tout d'abord plongés dans un univers que nous tenons pour
vrai car nos yeux et nos oreilles (les sens) nous le disent.
En même temps que le héros, nous réalisons avoir été trompé par
nos sens, et nous découvrons un tout autre univers que nous interprétons
par le prisme de notre intuition (l'esprit).
Nous sommes à nouveau trompés par notre esprit intuitif, car l'univers
dans lequel nous évoluons repose en fait sur une stricte logique (la raison).
Parvenus au terme de cette logique, l'Architecte nous explique que cette perfection
de la raison n'est qu'une étape vers quelque chose de supérieur,
et que ce quelque chose a trait à notre humanité (L'Esprit de l'Homme).
Enfin, nous ressentons confusément qu'au bout de ce parcours nous attend
la révélation suprême.
Revenons maintenant à notre thème musical principal de Matrix
Revolutions, à savoir le fameux morceau Neodämmerung, qu'on
entendra durant le film et dont une version plus élaborée (Navras)
constituera le générique de fin.
Sur la totalité du morceau, le compositeur Don Davis a eu recours à des
chours scandés, dont nous apprenons qu'il s'agit de sanskrit. Les paroles
de ce morceau sont directement empruntées aux Upanishad,
les textes sacrés du brahmanisme, les plus anciens écrits philosophiques
de l'Inde
La traduction de deux couplets du morceau Neodämmerung (empruntés
respectivement au Brhadaranyaka Upanishad 1.3.28 et
au Katha Upanishad 6.7) suffiront à révéler
où nous entraîne la fin de Matrix
Revolutions :
De l'illusion guide moi vers la vérité.
Des ténèbres guide moi vers la lumière.
De la mort guide moi vers l'immortalité.
Au-delà des sens il y a l'esprit,
Au-delà de l'esprit il y a la raison.
Au-delà de la raison il y a l'Esprit de l'Homme
Et au-delà de tout, il y a l'Esprit de l'Univers, le créateur universel. 4
Notes :
2 Dans ce film,
lorsque Bouddha, alias Keanu Reeves, voit son reflet dans l'eau, il a cette réplique
intéressante : " Hello, Architect ".
3 Dans le film Fièvre à Colombus
Université, la toute première réplique de Larry Fishburne était " Welcome
to the real world ".
4 Dans l'attente de voir à quoi ressemblera ce Créateur
Universel, ce Dieu issu d'un univers de machines, rendons au moins hommage au
sens de la provocation des Wachowski.
Le terme " dieu de la machine " renvoie à l'expression Deux
Ex Machina utilisée au théâtre quand, arrivé à un
point d'irrésolution des conflits, on fait entrer en scène un personnage
surgi de nulle part qui résout tous les problèmes. Dans le théâtre
ancien, ce personnage descendait du ciel, l'acteur étant suspendu par
des câbles à une machine, d'où son nom de " dieu
de la machine ".
Or, on s'amuse dès lors d'apercevoir dans le générique de Matrix
Revolutions un certain personnage dénommé Deux
Ex Machina, interprété par deux acteurs, Kevin M. Richardson
et Henry Blasingame, qui lui donneront respectivement corps et voix.
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