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Le
Happening par
Rafik Djoumi
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Comme on l'a vu précédemment (voir chapitre Note
d'intention), la promotion de Matrix s'est
distinguée du lancement d'un film hollywoodien traditionnel,
en évitant soigneusement d'évoquer son " pitch ".
Les auteurs ont d'autant plus eu leur mot à dire sur
les choix promotionnels (chose rare) que la Warner ne
plaçait pas de grands espoirs en Matrix.
Ainsi, la machine promotionnelle fut lancée sur une
question " What
is the Matrix ? " (qui servit de nom
et d'adresse au site Internet). Bien évidemment, aucune
réponse à cette question dans la promo proprement
dite, si ce n'est cette phrase de Morpheus qui concluait la
bande-annonce : " No
One can be told what the Matrix is. You have to see it for
yourself. " (" On
ne peut dire à personne ce qu'est la Matrice, vous devez la
voir par vous-même. ").
Cette invitation habile à venir voir le film renferme
une autre proposition, selon laquelle on ne peut pas décrire
la Matrice par des mots. Or, on peut parfaitement décrire
l'usine énergétique humaine que découvre
Néo à son réveil. On peut décrire
son fonctionnement intrinsèque par des mots (ce que
fait Morpheus d'ailleurs). Mais au-delà de l'acte de " voir ",
on ne peut certainement pas décrire l'expérience
de la narration du film, la façon avec laquelle le spectateur
va se constituer son univers de propositions absurdes, son
auto-emprisonnement dans un système de simulacres.
Autant dire que l'oeuvre Matrix
a la prétention d'être elle-même une Matrice,
quelque chose qu'on ne peut décrire, qu'on ne peut
reconnaître qu'à la seule condition d'y avoir
été plongé et d'en être (éventuellement)
sorti. C'est dans ce parcours
du spectateur que pourrait résider la véritable
réponse à " What
is the Matrix ? "
( Il y a une différence entre connaître le chemin
et arpenter le chemin. )
Si l'on a quelque doute quant l'intention préalable
des auteurs, à faire de leur oeuvre une machinerie qui
fonctionne selon le principe qu'elle décrit, alors on
pourra toujours s'en remettre à la seconde déclaration
qui fit les beaux jours de la promo américaine : " The
Matrix has YOU ".
La phrase, difficilement traduisible, renvoie dans le vocable
populaire à l'idée que le film va " en
mettre plein la vue, vous asseoir ". Mais
c'est bien évidemment le sens littéral qui nous
intéresse ici, à savoir " La
Matrice vous possède ", d'autant plus
flagrant que le film n'était pas sorti, mais que la
proposition était déjà formulée
au présent. 1
Il est intéressant de remarquer que l'affiche d'époque
mettait en scène non pas le trio aujourd'hui clairement
identifié (Néo, Trinity, Morpheus, tels qu'on
les voit dorénavant sur la jaquette du DVD), mais un
quatuor : en l'occurrence, Néo, Trinity, Morpheus
et Cypher.
Or, le personnage de Cypher apparaît comme un paradoxe
essentiel, puisqu'il contribue tout à la fois à imposer
l'idée d'un film au discours éminemment religieux
(terme qu'on peut aisément remplacer par " mythologique ")
et à faire voler en éclats tout idée du
sacré. Alors que le trio de héros peut nous apparaître
comme de dangereux illuminés pourchassant une " vérité " armes
au poing, Cypher entretient le cynisme et relativise cette
quête, compare les mérites de la " réalité " de
la Matrice et de la " réalité " de
Zion, et choisit délibérément l'esclavage
(si tant est que l'idée d'un esclavage volontaire ne
soit pas un contresens). A travers ses interventions, Cypher
sert de référent-repoussoir au spectateur. En
illustrant le cynisme propre à beaucoup de spectateurs
face à la fiction, il contribue à désamorcer
la méfiance de ces spectateurs.
Le personnage de Cypher renvoie tout à la fois à la
figure du Diable et de Judas. Le diable parce qu'il paraphrase
ce dernier : " Je
ne suis qu'un messager. " ; le Diable
par son nom (le Lucifer/Louis Cypher de certaines nouvelles
fantastiques). Judas parce qu'après avoir trinqué avec
Néo, il décide de le trahir contre une maigre
récompense, lors d'un repas. La référence
religieuse/mythologique est ainsi appuyée avec force.
Mais, lors de la scène de la trahison de Cypher, les
Wachowski ont glissé un effet comique dont l'intention
a (peut-être) échappé à un public
pourtant réceptif au gag. Cypher demande à devenir " riche,
vous savez, quelqu'un d'important, comme un acteur " et,
dans la foulée, se voit surnommer " Monsieur
Reagan " par l'agent Smith.
L'analogie a immédiatement et massivement été traduite
en termes de morale chrétienne, à savoir que
Cypher est un personnage diabolique, au même titre que
Reagan fut une célébrité diabolique (Président
durant une ère de décadence, certains américains
ont même pointé du doigt que le nom " Ronald
Wilson Reagan " était composé de trois
fois 6 lettres).
Mais ce qui distingue Ronald Reagan, au delà des " valeurs " qu'il
véhiculait, c'est qu'il fut la preuve concrète
des prophéties situationnistes et postmodernes :
un acteur devenu Président, un symbole politique incarné par
un professionnel de l'incarnation, la transition annoncée
entre la simulation et le simulacre. et c'est sous ce nom-là que
Cypher désire retourner dans le réel qu'il s'est
choisi (le nôtre en l'occurrence). Oui, ce personnage
avait bien sa place sur l'affiche du premier film !
Dans les deux films suivants, après la mort de Cypher,
le personnage trouvera son pendant à la fois symbolique
(Le Diable) et dramatique dans le personnage du Mérovingien.
Un des éléments les plus inutilement médiatisés
autour de la saga Matrix a été le refus catégorique
de ses auteurs de jouer le jeu des médias, ce qui, bien
entendu, fut immédiatement traduit par un caprice de
divas. Certes, on n'ignore pas qu'un des auteurs est en train
de changer de sexe et qu'il tente de ce fait de se soustraire
au regard des médias. Mais on sait surtout que l'essentiel
des propos échangés en interview entre auteurs
et journalistes touche généralement au sens du
récit (surtout dans la presse anglo-saxonne) plutôt
qu'à la démarche artistique proprement dite.
De fait, les deux frères auraient difficilement pu répondre à des
questions qui s'appuyaient sur des propositions alternatives
au récit, voire fausses, sans avoir à révéler à un
moment ou un autre le pot aux roses. Le silence était
de rigueur.
A charge pour les comédiens, producteurs et techniciens,
de tenter l'exercice équilibriste qui consiste à ne
pas décourager les questions éventuelles sans
s'appesantir sur le sens. Sur les bonus du DVD Matrix
Revisited, Keanu Reeves évoque ses lectures obligatoires
(Baudrillard, Kevin Kelly , Evans/Zarate/Appignanesi)
tandis que Lorenzo DiBonaventura s'aventure chez " Hegel,
Kant, Descartes et les traditions judéo-chrétiennes. ".
Sur le DVD de Matrix
Reloaded, Harold Perrineau (Link) évoque " 400
niveaux de lecture " qui n'empièteraient
pas les uns sur les autres.
On n'en saura pas plus. Pour l'heure, les DVD des films proposent
des featurettes extraites des Electronic Press Kit, c'est-à-dire
dénuées de tout regard critique et volontairement
opaques quant à l'élaboration profonde du projet.
D'après nos informations, il faudra attendre l'année
2005 pour espérer voir les concepteurs des films se
pencher avec plus de sérieux sur leurs oeuvres. Un délai
laissé aux spectateurs pour ruminer, élaborer,
théoriser ? Certes, mais sur quoi exactement ?
Enfin, concernant la promotion, on notera que la Providence
s'est elle-même mise de la partie, puisqu'un certain
nombre d'heureux hasards ont concouru à leur façon à l'événement
lors de la sortie du premier film : Matrix est
sorti aux Etats Unis le 31 Mars 1999, durant l'Easter Weekend,
soit le week-end de Pâques, celui qui célèbre
la résurrection du Christ. 1999 était l'année
du lapin de l'horoscope chinois, ainsi que la dernière
année du XXème siècle (selon le consensus
populaire), dernière année avant " remise à zéro ".
Notes :
1 L'accroche
française était " Croire à l'Incroyable ",
ce qui a sans doute beaucoup contribué à l'accusation
selon laquelle le film participait d'un discours sectaire et
fanatique.
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