Accueil
 Introduction
 Origines
 Note d'intention
 Intuition contre raison
 The matrix has you
 Le crepuscule des dieux
 Le happening
 Références et bibliographie
 Réflexions
 Remerciements
 Courriers
 Liens
 Cadrage
 Credits
 

Le Happening par Rafik Djoumi


Version Imprimable
1 - Promotion
2 - Produits dérivés
3 - Le désert du réel

Promotion

Comme on l'a vu précédemment (voir chapitre Note d'intention), la promotion de Matrix s'est distinguée du lancement d'un film hollywoodien traditionnel, en évitant soigneusement d'évoquer son " pitch ".
Les auteurs ont d'autant plus eu leur mot à dire sur les choix promotionnels (chose rare) que la Warner ne plaçait pas de grands espoirs en Matrix.
Ainsi, la machine promotionnelle fut lancée sur une question " What is the Matrix ? " (qui servit de nom et d'adresse au site Internet). Bien évidemment, aucune réponse à cette question dans la promo proprement dite, si ce n'est cette phrase de Morpheus qui concluait la bande-annonce : " No One can be told what the Matrix is. You have to see it for yourself. " (" On ne peut dire à personne ce qu'est la Matrice, vous devez la voir par vous-même. ").
Cette invitation habile à venir voir le film renferme une autre proposition, selon laquelle on ne peut pas décrire la Matrice par des mots. Or, on peut parfaitement décrire l'usine énergétique humaine que découvre Néo à son réveil. On peut décrire son fonctionnement intrinsèque par des mots (ce que fait Morpheus d'ailleurs). Mais au-delà de l'acte de " voir ", on ne peut certainement pas décrire l'expérience de la narration du film, la façon avec laquelle le spectateur va se constituer son univers de propositions absurdes, son auto-emprisonnement dans un système de simulacres.
Autant dire que l'oeuvre Matrix a la prétention d'être elle-même une Matrice, quelque chose qu'on ne peut décrire, qu'on ne peut reconnaître qu'à la seule condition d'y avoir été plongé et d'en être (éventuellement) sorti. C'est dans ce parcours du spectateur que pourrait résider la véritable réponse à " What is the Matrix ? "
( Il y a une différence entre connaître le chemin et arpenter le chemin. )


Si l'on a quelque doute quant l'intention préalable des auteurs, à faire de leur oeuvre une machinerie qui fonctionne selon le principe qu'elle décrit, alors on pourra toujours s'en remettre à la seconde déclaration qui fit les beaux jours de la promo américaine : " The Matrix has YOU ".
La phrase, difficilement traduisible, renvoie dans le vocable populaire à l'idée que le film va " en mettre plein la vue, vous asseoir ". Mais c'est bien évidemment le sens littéral qui nous intéresse ici, à savoir " La Matrice vous possède ", d'autant plus flagrant que le film n'était pas sorti, mais que la proposition était déjà formulée au présent. 1

Affiche quatuorIl est intéressant de remarquer que l'affiche d'époque mettait en scène non pas le trio aujourd'hui clairement identifié (Néo, Trinity, Morpheus, tels qu'on les voit dorénavant sur la jaquette du DVD), mais un quatuor : en l'occurrence, Néo, Trinity, Morpheus et Cypher.
Or, le personnage de Cypher apparaît comme un paradoxe essentiel, puisqu'il contribue tout à la fois à imposer l'idée d'un film au discours éminemment religieux (terme qu'on peut aisément remplacer par " mythologique ") et à faire voler en éclats tout idée du sacré. Alors que le trio de héros peut nous apparaître comme de dangereux illuminés pourchassant une " vérité " armes au poing, Cypher entretient le cynisme et relativise cette quête, compare les mérites de la " réalité " de la Matrice et de la " réalité " de Zion, et choisit délibérément l'esclavage (si tant est que l'idée d'un esclavage volontaire ne soit pas un contresens). A travers ses interventions, Cypher sert de référent-repoussoir au spectateur. En illustrant le cynisme propre à beaucoup de spectateurs face à la fiction, il contribue à désamorcer la méfiance de ces spectateurs.
Le personnage de Cypher renvoie tout à la fois à la figure du Diable et de Judas. Le diable parce qu'il paraphrase ce dernier : " Je ne suis qu'un messager. " ; le Diable par son nom (le Lucifer/Louis Cypher de certaines nouvelles fantastiques). Judas parce qu'après avoir trinqué avec Néo, il décide de le trahir contre une maigre récompense, lors d'un repas. La référence religieuse/mythologique est ainsi appuyée avec force.
Mais, lors de la scène de la trahison de Cypher, les Wachowski ont glissé un effet comique dont l'intention a (peut-être) échappé à un public pourtant réceptif au gag. Cypher demande à devenir " riche, vous savez, quelqu'un d'important, comme un acteur " et, dans la foulée, se voit surnommer " Monsieur Reagan " par l'agent Smith.
L'analogie a immédiatement et massivement été traduite en termes de morale chrétienne, à savoir que Cypher est un personnage diabolique, au même titre que Reagan fut une célébrité diabolique (Président durant une ère de décadence, certains américains ont même pointé du doigt que le nom " Ronald Wilson Reagan " était composé de trois fois 6 lettres).
Mais ce qui distingue Ronald Reagan, au delà des " valeurs " qu'il véhiculait, c'est qu'il fut la preuve concrète des prophéties situationnistes et postmodernes : un acteur devenu Président, un symbole politique incarné par un professionnel de l'incarnation, la transition annoncée entre la simulation et le simulacre. et c'est sous ce nom-là que Cypher désire retourner dans le réel qu'il s'est choisi (le nôtre en l'occurrence). Oui, ce personnage avait bien sa place sur l'affiche du premier film !
Dans les deux films suivants, après la mort de Cypher, le personnage trouvera son pendant à la fois symbolique (Le Diable) et dramatique dans le personnage du Mérovingien.

Un des éléments les plus inutilement médiatisés autour de la saga Matrix a été le refus catégorique de ses auteurs de jouer le jeu des médias, ce qui, bien entendu, fut immédiatement traduit par un caprice de divas. Certes, on n'ignore pas qu'un des auteurs est en train de changer de sexe et qu'il tente de ce fait de se soustraire au regard des médias. Mais on sait surtout que l'essentiel des propos échangés en interview entre auteurs et journalistes touche généralement au sens du récit (surtout dans la presse anglo-saxonne) plutôt qu'à la démarche artistique proprement dite. De fait, les deux frères auraient difficilement pu répondre à des questions qui s'appuyaient sur des propositions alternatives au récit, voire fausses, sans avoir à révéler à un moment ou un autre le pot aux roses. Le silence était de rigueur.
A charge pour les comédiens, producteurs et techniciens, de tenter l'exercice équilibriste qui consiste à ne pas décourager les questions éventuelles sans s'appesantir sur le sens. Sur les bonus du DVD Matrix Revisited, Keanu Reeves évoque ses lectures obligatoires (Baudrillard, Kevin Kelly , Evans/Zarate/Appignanesi) tandis que Lorenzo DiBonaventura s'aventure chez " Hegel, Kant, Descartes et les traditions judéo-chrétiennes. ". Sur le DVD de Matrix Reloaded, Harold Perrineau (Link) évoque " 400 niveaux de lecture " qui n'empièteraient pas les uns sur les autres.
On n'en saura pas plus. Pour l'heure, les DVD des films proposent des featurettes extraites des Electronic Press Kit, c'est-à-dire dénuées de tout regard critique et volontairement opaques quant à l'élaboration profonde du projet. D'après nos informations, il faudra attendre l'année 2005 pour espérer voir les concepteurs des films se pencher avec plus de sérieux sur leurs oeuvres. Un délai laissé aux spectateurs pour ruminer, élaborer, théoriser ? Certes, mais sur quoi exactement ?

Enfin, concernant la promotion, on notera que la Providence s'est elle-même mise de la partie, puisqu'un certain nombre d'heureux hasards ont concouru à leur façon à l'événement lors de la sortie du premier film : Matrix est sorti aux Etats Unis le 31 Mars 1999, durant l'Easter Weekend, soit le week-end de Pâques, celui qui célèbre la résurrection du Christ. 1999 était l'année du lapin de l'horoscope chinois, ainsi que la dernière année du XXème siècle (selon le consensus populaire), dernière année avant " remise à zéro ".


Notes :
1 L'accroche française était " Croire à l'Incroyable ", ce qui a sans doute beaucoup contribué à l'accusation selon laquelle le film participait d'un discours sectaire et fanatique.


Haut de page
haut de page
Page suivante
partie suivante

Trinity MATRIX HAPPENING . net - Les mécanismes narratifs de la saga Matrix par Rafik Djoumi Smith MATRIX HAPPENING . net - Les mécanismes narratifs de la saga Matrix par Rafik Djoumi Neo MATRIX HAPPENING . net - Les mécanismes narratifs de la saga Matrix par Rafik Djoumi Morpheus

Cadrage.net Warner Home Video France Warner Home Video France Cadrage.net