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Note
d'intention par
Rafik Djoumi
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| Lapin
Blanc |
Mais comment diable les auteurs d'un film auraient-ils pu,
non pas tromper le spectateur sur le pitch réel, mais
lui donner à voir l'évidence, tout en étant
surs et certains qu'il comprenne quasiment l'inverse ?
Rappelons, au passage, que dans le cas de Matrix, derrière le mot " spectateur " il
faut comprendre " plusieurs centaines de millions de spectateurs à travers
le monde, des esprits les plus crédules aux plus vifs. "
Or, pourtant, la saga Matrix va être, comme prévu par les auteurs,
unanimement mé-comprise jusque dans son pitch même, et ceci sans
raccourci scénaristique, sans cacher les indices appropriés au
spectateur (comme cela se fait régulièrement dans les films " à retournement
de situation finale ", type Usual Suspects ou Sixième
Sens) mais au contraire en lui offrant généreusement tous
les outils qui lui permettraient de révéler la supercherie (références
littéraires et cinématographiques en pagaille, dialogues et situations
qui détaillent la manipulation, etc.).
L'exercice est diablement risqué. Et surtout, comment s'assurer qu'à aucun
moment, une situation, un dialogue, une référence, une image, ne
vienne faire tiquer le spectateur ?
Pour les Wachowski, il semblerait que la solution résidait entièrement
dans un paradoxe : faire appel à l'intelligence du spectateur et
sa capacité à décrypter les images.
Il est bon, avant d'aller plus loin, de rappeler une des spécificités
du média cinématographique par rapport à la littérature :
L'action de lire nécessite plusieurs opérations de codage nerveux
de l'information par le cerveau :
1/ voir des signes.
2/ décrypter
ces signes en lettres.
3/ organiser ces lettres en mots.
4/ lier ces mots et
percevoir dans leur interaction une phrase.
5/ interpréter le sens de
la phrase. Et enfin, accessoirement,
6/ aller chercher dans son vécu une émotion
liée à ce sens.
Il y a donc, en littérature, une quantité phénoménale
d'opérations neuropsychiques intermédiaires entre la vision du
texte et l'émotion qu'il provoque chez le sujet.
A l'inverse, au cinéma, la vision d'un train fonçant à toute
allure vers le spectateur entraîne un réflexe immédiat de
surprise ou de peur. Car il existe un lien intuitif entre l'image perçue
et l'émotion appropriée, et ce réflexe intuitif précède
toute opération de décodage complexe. Ainsi, s'il est tout à fait
possible de décoder une image, ceci ne peut se faire qu'à posteriori, à la
lumière et dans le sillage de l'émotion ressentie (on ne s'étonnera
donc pas du fait que l'image soit vite devenue l'outil de propagande par excellence).
En tant que film, Matrix va donc opérer
sur son public un lien d'abord et avant tout intuitif. Et la réflexion
du spectateur ne pourra se faire qu'à la
lumière de son intuition. Mais Matrix,
comme nous le savons, met en scène un univers de simulation informatique,
c'est à dire un univers de pure logique.
Quelles sont les interactions improbables, les malentendus complexes qui peuvent
naître au croisement de la pure logique et de l'intelligence intuitive ?
Un des pères de la logique moderne, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson,
s'était déjà intéressé à ces questions
au XIXème siècle.
Un de ses confrères, le Professeur George Boole, tentait d'étudier
les mécanismes de la pensée. Les résultats des travaux de
Boole allaient donner naissance à la logique binaire (base de l'intelligence
artificielle), selon laquelle une proposition est soit vraie soit fausse, et
formalise les moyens de déduire de ces propositions d'autres propositions.
Mais le Professeur Charles Lutwidge Dodgson partit dans une autre direction,
en tentant de démontrer que l'on pouvait recréer un univers cohérent à partir
d'une proposition fausse. Il allait découvrir, à terme, qu'un univers
logique entièrement basé sur une proposition fausse était
ressenti intuitivement comme cohérent, y compris par un esprit qui ignore
tout de la complexité mathématique de cet univers. Ce lien inédit
entre la plus pure logique et l'intuition, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson
allait l'explorer, durant son temps libre, en écrivant des ouvrages pour
enfants, sous le pseudonyme de Lewis Carroll.
Ainsi, un siècle et demi plus tard, Alice
au pays des Merveilles et A Travers
le Miroir continuent de fasciner par leur univers, ressentis intuitivement
comme cohérents malgré l'absurdité de leurs propositions. 1
Notes :
1 un des films récents à avoir le mieux utilisé cette
méthode de logique intuitive est Le Voyage
de Chihiro d'Hayao Miyazaki
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