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Note d'intention par Rafik Djoumi



Simulacre et Lapin Blanc

Les Choix du Jour

A la huitième minute du premier Matrix, Thomas Anderson, le futur Néo, s'empare d'un livre dont il a creusé les pages, et qui lui sert à camoufler des logiciels piratés. Dans son geste, l'acteur Keanu Reeves prend bien soin de laisser le spectateur lire le titre de l'ouvrage : Simulacra and Simulation.
La disquette qu'il extrait de ce livre-coffre est immédiatement cédée au personnage de Choi qui attend sur le pas de la porte, et dont la fiancée possède, sur l'épaule, un tatouage de lapin blanc.

A la sortie en salle du premier Matrix, ces deux références littéraires, à savoir Jean Baudrillard et Lewis Carroll, n'avaient pas échappé aux amateurs disposant d'un certain bagage. Mais, à la lumière unique du premier film, ces références ne pouvaient en réalité être autre chose que de simples clins d'oeil thématiques, renvoyant astucieusement à la structure thématique de ce premier film (la simulation, le rêve) sans plus de conséquences par rapport à la nature des écrits de ces deux auteurs.

Avec les sortie consécutives d'Animatrix et de Matrix Reloaded, il devenait peu à peu évident que ces références littéraires (les plus explicites des oeuvres Matrix) dépassaient le simple clin d'oeil à l'égard des boulimiques de la culture, et s'affichaient en véritable note d'intention des auteurs du script, à savoir une base de travail, un outil selon lequel s'élaborait leur plan scénaristique, en bref une précieuse clé de décryptage analytique.

Rétrospectivement, on réalisait que les Wachowski, bien malins, avaient déjà pris soin, dans cette seule scène, de nous donner tous les détails propres à faciliter une compréhension alternative, c'est-à-dire qu'ils introduisaient un superbe malentendu entre ce qui serait donné à comprendre et ce qui serait effectivement compris, et nous proposeraient, à posteriori seulement, de contempler notre erreur.

Premier détail - amusant : le nom de l'interlocuteur du héros, interprété par Marc Gray, est Choi. Celui de sa fiancée française, interprétée par Ada Nicodemou, est Dujour, soit littéralement (et en français dans le texte, s'il vous plaît) " Choix du Jour ".
Au cas où l'on aurait douté de la nature plus que " simplement " référentielle de Baudrillard et de Carroll dans cette séquence, voici déjà une indication marquée et ironique de la part des auteurs.

Second détail - d'importance : Le livre de Baudrillard n'a pas été " creusé " au hasard par le héros, mais précisément derrière la page de garde du chapitre " Du Nihilisme ".

Troisième détail - structurel : La disquette extraite du " Nihilisme " est directement remise au couple Choi-Dujour, où se trouve le tatouage du lapin blanc. Il y a, cinématographiquement, une relation de cause à effet entre la citation de Baudrillard et celle de Carroll.

Quatrième détail - essentiel : Le lapin blanc, comme nous le verrons plus loin, n'est pas tant une invention d'écrivain qu'une invention de mathématicien recourant à la littérature pour prouver ses théories.


Simulacre

Il est vain de tenter de résumer l'oeuvre de Baudrillard en quelques lignes, mais on pourra ici au moins s'essayer à une définition des termes simulation et simulacre.
La simulation se veut l'expérience du réel à travers ce qui nous en est rapporté (soit l'essentiel de l'expérience du réel tel que la vit un sujet contemporain), le simulacre en étant la représentation figurée (l'objet, l'image). Selon Baudrillard, les sociétés se sont à ce point reposées sur ces simulations, se sont à ce point constituées sur la base de ces signes de la réalité, qu'elles en ont perdu le contact avec le monde réel. Le simulacre, d'abord reconnu comme représentation du réel, s'est vu multiplié, systématisé par l'avènement industriel, contribuant à brouiller les repères entre l'image et ce qu'elle représente (ce qu'elle simule), jusqu'à ce que, " dans la société post-moderne, le simulacre ne finisse par précéder et déterminer le réel. "

" Il ne s'agit plus d'imitation, ni de redoublement, ni même de parodie, mais d'une substitution au réel des signes du réel, c'est-à-dire d'une opération de dissuasion de tout processus réel par son double opératoire, machine signalétique métastable, programmatique, impeccable, qui offre tous les signes du réel et en court-circuite toutes les péripéties. " (Jean Baudrillard. Simulacres et Simulation - Galilée 1981)

Dans le chapitre " Du Nihilisme ", Baudrillard fait remarquer que, lorsque l'omnipotence de Dieu ne peut être ressentie qu'à travers l'icône qui le symbolise, l'icône religieux devient le substitut de l'idée de Dieu. Ainsi, le simulacre devient omnipotent dans la conscience humaine, et suggère chez le croyant l'idée qu'au fond, Dieu n'a jamais existé, que seul le simulacre existe.

Or, si le premier Matrix jonglait astucieusement avec l'idée de la simulation (en opposant un univers simulé à la réalité que découvre le héros), à aucun moment le concept de simulacre n'était pleinement abordé, encore moins le fameux " nihilisme " qui en découle.
Ceci occasionna de légitimes critiques, surtout en France, à l'encontre des prétentions du film, et sa manière de citer pompeusement des philosophes dont il ne retenait à priori que l'aspect gadget.
. à priori seulement. Car si d'aventure un critique considérait que la référence à Baudrillard avait parfaitement lieu d'être, s'il supposait que les scénaristes hollywoodiens à l'origine de ce blockbuster était des gens cultivés et peut-être plus intelligents que lui (chose impensable pour un lettré français) alors ce critique, ce spectateur cultivé et doté d'un minimum d'humilité aurait très certainement eu l'intuition du piège qui se profilait : à savoir que Matrix le film opèrait précisément comme un simulacre, que les signes, les conventions auquel il avait recours pour nous révéler une " vérité " (Neo découvre le monde réel) étaient les outils-même qui nous interdiraient de comprendre la " vérité " de l'oeuvre (il n'y a pas de monde réel).

A Hollywood, le terme " pitch " désigne le plus petit dénominateur commun d'un film, ce qui permet de le résumer en quelques mots, ce qui sert à présenter de façon économique le concept à des producteurs éventuels, et ce qui sert plus tard à la promotion du film vers le public.
Le pitch de Matrix, tel qu'il fut unanimement perçu à sa sortie était évident : " La libération de l'humanité, rendue esclave par les machines. " C'est ainsi que journaux, médias, spectateurs, se relayaient l'histoire du film. Et pourtant, à y regarder de près, aucun élément de la campagne marketing n'explicitait ce pitch, tel que cela se produit pourtant d'ordinaire. Les seules taglines (phrases d'accroche) qui accompagnèrent la sortie du film étaient, au choix, des affirmations d'ordre général " The fight for the Future begins ", des questions qui laissaient entendre une réponse " What is the Matrix ? " ou des affirmations qui invectivaient directement le public " The Matrix has YOU ".

Et si, à tout hasard, ce pitch, aussi absent de l'oeuvre qu'omniprésent dans l'esprit du public, était faux ?
Et s'il n'était que le fruit d'une représentation du réel (du film) totalement déconnectée du réel ?
Et si le simulacre avait effectivement fini par précéder et déterminer le réel ?


Lapin Blanc

Mais comment diable les auteurs d'un film auraient-ils pu, non pas tromper le spectateur sur le pitch réel, mais lui donner à voir l'évidence, tout en étant surs et certains qu'il comprenne quasiment l'inverse ?
Rappelons, au passage, que dans le cas de Matrix, derrière le mot " spectateur " il faut comprendre " plusieurs centaines de millions de spectateurs à travers le monde, des esprits les plus crédules aux plus vifs. "
Or, pourtant, la saga Matrix va être, comme prévu par les auteurs, unanimement mé-comprise jusque dans son pitch même, et ceci sans raccourci scénaristique, sans cacher les indices appropriés au spectateur (comme cela se fait régulièrement dans les films " à retournement de situation finale ", type Usual Suspects ou Sixième Sens) mais au contraire en lui offrant généreusement tous les outils qui lui permettraient de révéler la supercherie (références littéraires et cinématographiques en pagaille, dialogues et situations qui détaillent la manipulation, etc.).
L'exercice est diablement risqué. Et surtout, comment s'assurer qu'à aucun moment, une situation, un dialogue, une référence, une image, ne vienne faire tiquer le spectateur ?

Pour les Wachowski, il semblerait que la solution résidait entièrement dans un paradoxe : faire appel à l'intelligence du spectateur et sa capacité à décrypter les images.
 
Il est bon, avant d'aller plus loin, de rappeler une des spécificités du média cinématographique par rapport à la littérature :
L'action de lire nécessite plusieurs opérations de codage nerveux de l'information par le cerveau :
1/ voir des signes.
2/ décrypter ces signes en lettres.
3/ organiser ces lettres en mots.
4/ lier ces mots et percevoir dans leur interaction une phrase.
5/ interpréter le sens de la phrase. Et enfin, accessoirement,
6/ aller chercher dans son vécu une émotion liée à ce sens.
Il y a donc, en littérature, une quantité phénoménale d'opérations neuropsychiques intermédiaires entre la vision du texte et l'émotion qu'il provoque chez le sujet.
A l'inverse, au cinéma, la vision d'un train fonçant à toute allure vers le spectateur entraîne un réflexe immédiat de surprise ou de peur. Car il existe un lien intuitif entre l'image perçue et l'émotion appropriée, et ce réflexe intuitif précède toute opération de décodage complexe. Ainsi, s'il est tout à fait possible de décoder une image, ceci ne peut se faire qu'à posteriori, à la lumière et dans le sillage de l'émotion ressentie (on ne s'étonnera donc pas du fait que l'image soit vite devenue l'outil de propagande par excellence).

En tant que film, Matrix va donc opérer sur son public un lien d'abord et avant tout intuitif. Et la réflexion du spectateur ne pourra se faire qu'à la lumière de son intuition. Mais Matrix, comme nous le savons, met en scène un univers de simulation informatique, c'est à dire un univers de pure logique.
Quelles sont les interactions improbables, les malentendus complexes qui peuvent naître au croisement de la pure logique et de l'intelligence intuitive ?

Un des pères de la logique moderne, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson, s'était déjà intéressé à ces questions au XIXème siècle.
Un de ses confrères, le Professeur George Boole, tentait d'étudier les mécanismes de la pensée. Les résultats des travaux de Boole allaient donner naissance à la logique binaire (base de l'intelligence artificielle), selon laquelle une proposition est soit vraie soit fausse, et formalise les moyens de déduire de ces propositions d'autres propositions.
Mais le Professeur Charles Lutwidge Dodgson partit dans une autre direction, en tentant de démontrer que l'on pouvait recréer un univers cohérent à partir d'une proposition fausse. Il allait découvrir, à terme, qu'un univers logique entièrement basé sur une proposition fausse était ressenti intuitivement comme cohérent, y compris par un esprit qui ignore tout de la complexité mathématique de cet univers. Ce lien inédit entre la plus pure logique et l'intuition, le Professeur Charles Lutwidge Dodgson allait l'explorer, durant son temps libre, en écrivant des ouvrages pour enfants, sous le pseudonyme de Lewis Carroll.
Ainsi, un siècle et demi plus tard, Alice au pays des Merveilles et A Travers le Miroir continuent de fasciner par leur univers, ressentis intuitivement comme cohérents malgré l'absurdité de leurs propositions.1


Référence

evenons maintenant à notre séquence initiale de Matrix.
Comme on le voit, en l'espace de quelques secondes et de deux références littéraires, la note d'intention des Wachowski, leur fameux " Choix du Jour ", aura été plutôt explicite. On pourrait le résumer ainsi :
Cher spectateur
(et plus spécialement le monsieur qui connaît Baudrillard et Carroll et qui se croit malin).
Dans ce film, il ne sera question que de simulation et de simulacre.
Toi, spectateur, portera ton attention sur le signifiant, en le confondant avec le signifié.
Guidé par ton intuition, tu te construiras toi-même un univers cohérent basé sur une proposition absurde, quand bien même nous te rappellerons constamment que tu te trouves dans un univers informatique, c'est-à-dire sous la dictature d'une logique binaire.


Le spectateur le plus cultivé, le plus inquisiteur, se sera donc fait prendre au piège de la référence qu'il s'était plu à reconnaître. Il aura vu du Baudrillard dans l'idée d'un Neo qui découvre le monde réel derrière les apparences de la simulation. Il aura vu du Lewis Carroll dans l'image d'un Neo suivant le lapin blanc pour, plus tard, passer A travers le Miroir.
Mais à aucun moment, semble-t-il, il ne pouvait se détacher du concept de la référence pour considérer ce que cette référence impliquait réellement comme système déjà à l'oeuvre dans le film, et déjà à l'oeuvre sur lui en tant que spectateur.

Car la référence, dans le cas présent, jouait déjà le rôle d'un simulacre.


Rafik Djoumi


Notes :
1 un des films récents à avoir le mieux utilisé cette méthode de logique intuitive est Le Voyage de Chihiro d'Hayao Miyazaki