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1985. Le producteur Joel Silver, sous la bénédiction de son mentor Laurence Gordon, vient d'accoucher de son deuxième film à succès, Commando, sur un scénario de Joseph Loeb et Matthew Wiseman, largement révisé par Steven DeSouza. Pilier de ce succès, la star montante Arnold Schwarzenegger dans le rôle du Lieutenant John Matrix, en prise aux terroristes qui ont kidnappé sa fille. Immédiatement, Steven DeSouza planche sur une suite au film, sobrement intitulée Matrix, et dans laquelle John Matrix est cette fois-ci en proie à des terroristes dans une haute tour de Los Angeles. Pendant ce temps, Silver et Schwarzenegger enchaînent avec une variation de Commando autrement plus classieuse, à savoir Predator. Mais malgré le succès encore plus probant de ce dernier film, Schwarzenegger rompt ses engagements avec Silver pour la suite directe de Commando qui se profile à l'horizon. Contre toute attente, Joel Silver se tournera vers une vedette comique de la télévision, Bruce Willis. Après moult réécritures, le traitement pour Matrix deviendra le script de Piège de Cristal. Le Père assassin Joel Silver va se spécialiser dans la découverte de jeunes scénaristes, privilégiant curieusement ceux qui fonctionnent en tandem. Après Joseph Loeb et Matthew Wiseman (Commando), après Jim et John Thomas (Predator), il découvre la perle rare en les personnes de Andy et Larry Wachowski qui, à l'époque, travaillent sur Ectokid, une bédé inspirée par l'univers de Clive Barker. Si les précédents tandems scénaristes de Joel Silver étaient parfait pour travailler sur des concepts forts et immédiatement identifiables, leurs scripts nécessitaient systématiquement la réécriture complète par d'autres scénaristes plus avisés. Les Wachowski, eux, savent livrer une version finale et la faire fonctionner à de multiples niveaux. Joel Silver va avoir le coup de foudre pour un de leur script, intitulé Assassins. Dans une interview jamais publiée (et recueillie par votre serviteur), Joel Silver admettait que lui-même et le réalisateur Richard Donner avaient " assassiné le script d'Assassins ". Donner en était à un point de sa carrière où il privilégiait la frivolité à une certaine dureté propre au polar (Maverick, Complots). De leur côté, Silver et sa star Sylvester Stallone, bien qu'impressionnés par l'implacable mécanique narrative mise en place par les Wachowski, étaient très concernés par le caractère pas forcément aimable du héros. Le scénariste et futur réalisateur Brian Helgeland (Payback, Chevalier) fut alors chargé par Silver et Donner d'arrondir les angles, et faire d'Assassins la production mainstream que l'on connaît. Même s'ils bénéficiaient dès lors d'un contrat de trois films à la Warner, les Wachowski ne cachèrent pas leur amertume quant au traitement infligé à leur bébé. Leur autre script, Carnivore, connut un destin pas forcément plus enviable, puisqu'il sera très officiellement classé dans la liste des " Douze meilleurs scripts d'Hollywood jamais adaptés " par le magazine Empire. Malgré le différend d'Assassins, Joel Silver, qui a depuis longtemps oublié de manquer de flair, tient à garder près de lui les deux larrons. Ces derniers lui révèlent qu'ils travaillent depuis plusieurs années sur un concept de S.F., d'abord envisagé comme comic-book, mais qui s'avère, avec le temps, manifestement plus adapté à une grande trilogie cinématographique qu'ils réaliseraient eux-mêmes pour le cinéma. Liaisons subtiles Silver, un des rares producteurs hollywoodiens fan de japanime, de films de Hong Kong et de comic-book, accroche immédiatement au concept que lui soumettent les deux frères. Mais il sait parfaitement que la Warner refusera catégoriquement de confier un projet aussi important à deux réalisateurs débutants. Il conseille donc aux Wachowski d'écrire le script le plus économique possible, d'en réaliser le film pour un budget dérisoire, et ainsi faire leurs armes tout en prouvant leurs capacités. Deux appartements, trois personnages et une mallette de fric. Il n'en faudra pas plus au Wachowski pour écrire, faire financer en indépendant et réaliser Bound, un thriller saphique futé et sophistiqué qui leur vaudra une rapide reconnaissance de leurs pairs. En découvrant le film, Silver est convaincu que les frangins sont tout à fait aptes à adapter leur étonnant concept de S.F. Mais convaincre la Warner sera une autre paire de manches. Une Bataille mais pas la Guerre Disons-le clairement, lorsque le concept de Matrix fut exposé aux dirigeants de la Warner, et plus spécialement au big boss Lorenzo Di Bonaventura, ces derniers ne bitèrent absolument rien à l'histoire que tentaient de leur raconter les frangins. Si Joel Silver, fournisseur de méga-succès pour le studio depuis 10 ans, n'avait pas été là pour épauler le projet, Matrix aurait été purement et simplement refusé. 1 Dans ce contexte, on se doute que l'idée de financer d'emblée une trilogie était inconcevable. Le studio donna néanmoins son accord pour un seul film, et débloqua pour les deux réalisateur quasi-débutants un budget confortable mais prudent (70 millions de dollars), au motif que leur producteur savait probablement ce qu'il faisait. A cet instant, personne à la Warner n'imagine que Matrix puisse être un succès en salles, mais beaucoup y voient un produit parfaitement adapté au marché vidéo. La stratégie du studio est alors la suivante : Matrix sort en salles et ne fait pas un kopeck. A peine 6 mois plus tard, il sort en vidéo et se taille un joli petit succès d'estime 2. La production de Matrix 2 et 3 est alors lancée et les films sortent directement en vidéo, sans passer par la case ciné. On ne peut donc pas dire que Silver et les Wachowski bénéficient d'un soutien indéfectible du studio. 3 Mais le fait que Matrix ne représente pas plus d'enjeu que cela va finalement jouer en sa faveur. Alors que la plupart des réalisateurs hollywoodiens ont à rendre quotidiennement des comptes à une batterie de producteurs exécutifs et à une administration particulièrement lourde, les Wachowski se retrouvent exilés aux antipodes, dans des studios australiens, tandis qu'à Los Angeles, les pontes de la Warner sont fiévreusement occupés par l'élaboration de leur blockbuster à venir, L'Arme Fatale 3. 4 Les jumeaux sont donc maîtres à bord, occupés à donner une cohérence narrative à un film qui est le début d'une trilogie, mais qui se doit pourtant d'apparaître, dans un premier temps, comme une oeuvre complète, la production des épisodes suivants n'était alors pas à l'ordre du jour. Ce problème avait déjà été rencontré autrefois par George Lucas, sur le premier volet de La Guerre des Etoiles. Ce dernier s'en était sorti grâce aux conseils de son producteur d'alors, qui suggérait que les héros " gagnent une bataille mais pas la guerre ". Il s'agissait de résoudre les conflits immédiats, clairement identifiés par le spectateur (princesse libérée, Etoile Noire détruite), tout en éparpillant dans la narration des enjeux plus larges volontairement laissés sans réponse. Les Wachowski vont procéder de même. Suite à une résolution d'enjeu somme toute mineure (la libération de Morpheus) qui sert de climax à l'oeuvre, le film s'achève sur une note entièrement laissée à la déduction du public : en gros, Neo est devenu super balèze. Il va kicker les machines et sauver le monde. En 1977, le public avait déduit que l'explosion de l'Etoile Noire signifiait la fin de l'Empire, quand bien même rien dans la narration ne le laissait clairement entendre. En 1999, le public déduit que les machines sont foutues du simple fait que Morpheus soit libre et que Neo évite les balles, quand bien même un nombre incalculable d'enjeux et d'incohérences sont laissés en suspens. Narrativement, commercialement, la stratégie s'avèrera payante sur le premier film Matrix, mais posera un souci dans l'élaboration des épisodes à venir, puisque d'emblée il s'agira d'aller à l'encontre de l'intuition du public, et lui démontrer qu'un break-dancer qui évite habilement les balles n'est pas tout à fait la condition ultime de la Libération tant annoncée. L'Autoroute Warner Pour mieux séduire leurs financiers, les Wachowski avaient procédé à quelques révisions de forme sur leur script d'origine, éclaircissant certains points de l'histoire que seul un public geek, habitué à la littérature cyber-punk pouvait saisir d'emblée. Si quelques spectateurs, au final, avaient trouvé que Matrix était un film complexe malgré ses longs discours explicatifs, autant leur avouer que le script d'origine ne s'embarrassait même pas de tant d'explications. Mais avec 460 millions de dollars récoltés dans le monde, et surtout des ventes de DVD et de VHS qui font exploser les caisses, Hollywood se convertit illico à la philosophie Matrixienne, et la Warner comprend soudain l'intérêt de développer les films suivants pour le cinéma. Les Wachowski se retrouvent avec un chèque en blanc, et la moindre de leur proposition fait désormais l'objet d'une écoute attentive. Lorsque Larry Wachowski commencera à évoquer certaines formes de produits dérivés qui implémenteraient la saga Matrix dans un contexte médiatique globale en accord parfait avec son sous-texte, il sera parfaitement entendu (à la limite, il disait juste " produit dérivé " et c'était banco) L'intérêt et la confiance du studio vont être déterminants, car ils offrent aux Wachowski un contrôle réel et enviable sur l'ensemble des produits Matrix, et surtout une déculpabilisation totale quant à la nature un peu geek de leur saga. Les films suivants et leurs dérivés ne feront pas autant de " cadeaux narratifs " au spectateur, et passeront très ouvertement à la vitesse supérieure. Malédictions Le tournage des deux derniers films Matrix, back-to-back, va s'avérer une entreprise évidemment complexe. Sur le plan financier, on le sait, certaines séquences ont nécessité plus de moyens que sur la totalité du premier film. Sur le plan logistique, les Wachowski, qui n'ont rappelons-le que deux films à leur actif, vont devoir faire preuve d'un sens de la direction qu'on ne demande généralement qu'à des vétérans confirmés (soyons clairs : l'essentiel des réalisateurs, même aguerris, seraient incapables de gérer le tournage d'une scène aussi complexe que la poursuite sur l'autoroute 101). Prévu pour l'été 2002, Matrix Reloaded ne sera achevé que l'année suivante. A l'origine de ce délai, une succession d'imprévus et d'accidents, certains bénins, d'autres dramatiques. Durant l'entraînement Keanu Reeves se démonte la cheville, entraînant une révision complète de la pré-production et du planning de tournage, chose rendue délicate par les menaces de grève des acteurs et de scénaristes qui agitent Hollywood à l'époque. D'après les Wachowski, l'acteur Marcus Chong, outre une demande de salaire bien trop élevée, aurait fait des annonces "terroristes" au chef de la sécurité du film. Il est décidé de faire disparaître son personnage (Tank) au profit d'un nouveau (Link). La production doit faire face à un comité de soutien, entamé par certains fans, à l'égard de l'acteur. La société d'effets spéciaux Manex se voit retirer son contrat au profit des techniciens internes de la Warner. Il s'avère qu'un des ex-chefs de Manex part s'installer chez Warner qui, très judicieusement, a laissé le studio Manex prendre en charge la lourde pré-production des effets pour mieux les réutiliser à son avantage. Si d'un point de vue économique, l'affaire peut sembler "compréhensible", elle s'avère catastrophique d'un point de vue politique. Qui plus est, un autre dirigeant de Manex est poursuivi pour fraudes, ce qui explique également la décision de Warner de s'éloigner d'une société apparaissant sur les tablettes judiciaires. Jennifer Maria Syme, la petite-amie de Keanu Reeves, périt dans un accident de voiture. Si ceci ne stoppe pas la production, on se doute que l'ambiance sur le plateau en devient particulièrement plombée. Alors qu'elle n'avait tourné que 80% de ses scènes de Matrix Reloaded, et aucune de Matrix Revolutions, l'actrice-chanteuse Aaliyah périt dans un accident d'avion. Les scènes de son personnage, Zee, sont entièrement retournées avec l'actrice Nona Gaye. Le 3 octobre 2001, l'actrice Gloria Foster, interprète de l'Oracle, décède. Elle avait 64 ans, et venait d'achever ses scènes pour Matrix Reloaded mais n'en avait tournée aucune ni pour Matrix Revolutions, ni pour Enter the Matrix. Elle est remplacée dans ces opus par l'actrice Mary Alice, et les Wachowski se doivent de trouver au plus vite une astuce narrative permettant d'expliquer ce changement de visage. La Première de Matrix Reloaded a lieu aux USA le 7 mai 2003. Les réactions critiques sont très mitigées, certaines franchement opposées. Le film est ensuite projeté hors-compétition au Festival de Cannes. L'accueil est, cette fois-ci, carrément désastreux. Le refus des frères Wachowski de venir assurer la promotion à Cannes, ainsi que l'organisation quasi-militaire de la Warner autour de son produit, créent l'exaspération, une exaspération qui se retrouvera telle quelle dans le jugement apporté à l'oeuvre elle-même. Rafik Djoumi Notes : 1 sur le DVD Matrix Revisited, Lorenzo Di Bonaventura dit le plus grand bien du script de Matrix qu'il s'apprête à produire, et y perçoit " une future révolution du film d'action ". Selon toute vraisemblance, ce document est antidaté. 2 pour ceux qui se demandaient pourquoi le film était sorti si vite en DVD, alors qu'il attirait encore des spectateurs en salles, l'explication tient à ce plan préalable. Une fois le film sorti en salles et le succès avéré, il était trop tard pour retarder la sortie vidéo. 3 quelques mois avant sa sortie, lorsqu'on appelait au téléphone un quelconque responsable de la Warner pour le questionner sur Matrix, il fallait prendre soin de préciser les noms du producteur, des réalisateurs et des comédiens, laisser le temps à la personne de fouiller dans ses notes, avant qu'elle ne finisse par voir de quel film il s'agissait. 4 le studio Warner aura même eu la très mauvaise idée de partager les côuts de Matrix avec l'australien Village Roadshow. qui sortira extrêmement bénéficiaire de ce partenariat. |
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