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DOSSIER NOUVELLES TECHNOLOGIES
par Sandy Baczkowski & Ludovic Graillat, CRDP
  1. Présentation
2. Cinéma & Nouvelles Technologies
3. Aveu de réception par Sandy Baczkowski
4. Matrix Reloaded par Ludovic Graillat
5. Ressources Internet
6. Bibliographie
   
  1. PRÉSENTATION
    Le monde mue et remue violemment, le cinéma aussi. En réaction, ou en abandon face à cet état de fait, certain(e)s se ferment ou s’ouvrent au cinéma des nouvelles technologies. Pour ou contre MATRIX RELOADED ? C'est en réalité bien souvent le tapage médiatique qui règle la question, assommant les uns, stimulant les autres.
Mais au-delà de l’image médiatique, au-delà l’image elle-même, que se cache-t-il derrière un film comme MATRIX RELOADED ? Une vaste invasion capitaliste ? Un « réel » film d’auteur ? Et que penser de l’impact des nouvelles technologies sur le cinéma ? et plus généralement leur influence sur notre regard et notre écoute des mondes ?
Cadrage & l’ABC vous proposent un dossier de réflexions et de ressources sur ces questions, à l’heure où les débats font rage, à l’heure où beaucoup cherchent à changer avec le monde, pendant que d’autres cherchent à changer le monde avec nous, et parfois contre nous. Etat des lieux de ces mues inquiètes.

Alexandre Tylski
Editeur & Directeur Cadrage
   
  2. CINÉMA & NOUVELLES TECHNOLOGIES
    Ce dossier tentera de considérer l’influence des nouvelles technologies sur le cinéma américain contemporain. Le cinéma, lieu de nombreuses convergences, a en effet été particulièrement affecté par l’avènement des nouvelles technologies, en particulier numériques, et ce dans tous les domaines (marketing, production, réalisation…). On ne conçoit plus un film de la même façon qu’il y a 20 ans. Et il serait idiot de reprocher aux réalisateurs d’avoir recours aux formidables avancées technologiques mises à leur disposition. Le numérique leur a ouvert de nouvelles perspectives. C’est surtout aux niveaux visuel et sonore que les progrès ont été les plus visibles et saisissants dans un premier temps (je pense à des films comme Jurassic Park). C’est par l’image audiovisuelle qu’ont transitées ces nouvelles technologies numériques et le cinéma se retrouve depuis quelques années aux prises avec une évolution qui affecte l’ensemble de notre société et dans laquelle il joue un rôle prépondérant, à la fois précurseur, acteur, bénéficiaire ou victime selon les avis.
Le constant renouvellement des technologies, les progrès rapides accomplis en ce domaine empêchent le chercheur de les constituer en un objet d’étude stable, un objet difficile à appréhender dans sa globalité tant il inonde de champs disciplinaires. Le numérique suscite actuellement un engouement sans précédent et nombreux sont ceux à réfléchir sur le sujet. La sortie de MATRIX en 1999 avait été un coup de tonnerre dans le monde du cinéma et de la recherche. Les effets spéciaux utilisés dans ce film (le fameux bullet-time entre autres) ainsi que l’influence des jeux vidéo sur l’esthétique du film mais également sur son récit avaient fait couler beaucoup d’encre. Pour la première fois, le langage jeux vidéo était transposé sur grand écran avec intelligence et succès et non pas comme une simple adaptation « franchisée » d’un succès jeu vidéo. De nombreux ouvrages se sont depuis intéressés au phénomène MATRIX.
La sortie du second épisode MATRIX RELOADED suscite un engouement sans précédent. On aime ou on n’aime pas mais ce film ne laisse en aucun cas indifférent. Matrix et sa suite sont des films qui travaillent la matière même du cinéma en important des jeux vidéo leurs structures narratives mais aussi de nouvelles technologies spectaculaires rendues possibles grâce au numérique. Il apparaît évident aujourd’hui que les jeux vidéo, après avoir beaucoup emprunté au cinéma sont aujourd’hui le médium, certes encore jeune il faut le reconnaître, qui permet d’interroger au mieux le cinéma contemporain au regard de toutes les transformations qu’il a subies ces dernières années, que ce soit dans ses modes de fonctionnement ou de ses grands fondements théoriques. Les jeux vidéo sont le médium qui permet de cerner au mieux le nouveau rapport qu’entretiennent les spectateurs au monde du récit en image et d’en proposer ainsi une nouvelle définition. Le succès et l’utilisation croissante des dernières technologies dans notre société, en particulier d’Internet et des jeux vidéo, ont eu pour effet de modifier les schémas de réception des spectateurs. Un film comme MATRIX RELOADED permet de voir de quelle manière cette évolution s’est projetée sur le médium cinéma.

Sandy Baczkowski, rédactrice à Cadrage et chercheur au LARA
   
  3. AVEU DE RÉCEPTION PAR SANDY BACZKOWSKI
    Faire une critique de MATRIX RELOADED a tout du cauchemar tant le film foisonne de détails et d’informations, encore plus que le premier épisode. Alors plutôt qu’une critique destinée à guider les spectateurs, voire à les influencer dans leurs choix, je propose ici l’aveu de réception d’une personne qui vient de passer quatre ans de sa vie professionnelle à travailler avec passion sur le concept MATRIX (car il s’agit bien d’un concept, d’un univers unique en son genre qu’ont créé les frères Wachowski). Je ne me permettrai pas de dire « Allez voir ce film c’est une merveille » ou « N’y allez pas c’est un navet » comme tant de journalistes le font, je laisserai au public la liberté de se forger une opinion personnelle et livrerai ici seulement mon avis de spectatrice.
Je commencerai par dire qu’à mon avis, MATRIX RELOADED est aussi bon, si ce n’est meilleur, que le premier épisode de la trilogie.
Le succès de MATRIX premier du nom résidait dans sa capacité à recycler avec succès diverses influences (jeux vidéo, westerns, mangas, comics….) pour ensuite construire un univers unique et révolutionnaire dans son union inédite de l’audiovisuel (et pas seulement du visuel, le travail sur la musique et les sons étant tout aussi essentiels à la création de cet univers) et du conceptuel, ou autrement dit du fond et de la forme. Il m’est par conséquent insupportable de voir ces quelques spectateurs fanfaronner devant les caméras de Canal + à la sortie de la projection à Cannes et de s’écrier que, comme on s’y attendait, le film est un navet américain plein d’effets spéciaux au discours pseudo philosophique incompréhensible. Et de rajouter alors qu’ils n’ont pas vu le premier épisode, bien heureusement ! » Cela me fait bondir dans mon fauteuil. Pardon si j’en offense certains au passage mais je trouve cette mentalité absolument navrante. A quoi bon juger un film qui fait partie d’un tout lorsqu’on a vu que le second épisode ? Je me pose la question… Je referme la parenthèse…
Je commencerai par parler de ce qui m’a déplu dans ce film. Déplu est un bien grand mot, gêné serait plus juste ici. La relation entre Neo et Trinity, amour absolu et romantique, est peut être un peu trop mise en avant à mon goût dans la première partie du film et surtout traitée de manière caricaturale. Mais ce n’est qu’un infime détail auquel je ne m’attacherai pas plus que cela. La première demi-heure du film m’a tout d’abord laissé quelque peu sceptique. Je pense notamment à toutes les scènes se déroulant à Sion. Quelques longueurs mais il fallait sûrement en passer par là pour poser l’intrigue de cet épisode mais également du troisième volet, tellement complexe. Des airs de déjà vu parfois, notamment lors de ce fameux conseil qui avait l’air tout droit sorti de Star Wars ou encore lors de cette « rave » très sensuelle qui m’a fait pensé au premier abord à un clip de Jennifer Lopez mais qui vu sous un autre angle résume à elle seule l’esprit du film, c’est à dire le métissage de tous les genres.
Cette volonté de multiplier les références fait également partie du concept MATRIX dans lequel on célèbre aussi bien culture de masse que celle destinée habituellement à une certaine élite. Car il ne faut pas considérer l’œuvre des Wachowski seulement comme un blockbuster destiné à engranger beaucoup d’argent auprès du public adolescent mais comme un travail sur le fond et la forme beaucoup plus conceptuel, très approfondi et à mon avis abouti, maintes fois copié mais jamais égalé. Ce second épisode montre que la patte Wachowski est inimitable. Contrairement à beaucoup de réalisateurs qui recyclent jeux vidéo, comics ou encore mangas dans le but unique de satisfaire un certain public alors même qu’ils n’ont jamais touché un jeu vidéo ou lu une BD de leur vie, les frères Wachowski, on le sait, sont des touche à tout dont la connaissance et la passion pour ces arts dits mineurs ressortent à chaque instant de MATRIX et sa suite. Car je dois avouer que pour la première fois de ma vie, et je pèse mes mots, j’ai eu la même sensation devant un film que celle que j’éprouve lorsque je joue à un jeu vidéo de simulation de courses de voiture ou de moto, j’entends ici cette fameuse scène de poursuite sur l’autoroute. Les joueurs de jeux vidéo comprendront de quoi je veux parler. Lorsque vous vous retrouvez face à votre écran de télévision, manette à la main, et que vous vous penchez de tous les cotés sans même vous en apercevoir, tout comme si vous étiez au volant de la voiture ou au guidon de la moto. Et bien, vous me croirez ou pas, mais à ma grande honte, je me suis retrouvée dans mon siège devant un film sur grand écran à me balancer de gauche à droite en lieu et place de Trinity. Et ça, c’est très fort ! Cette scène sur la freeway, qui représente le passage obligé de tout bon film d’action qui se respecte, tellement vue et revue que l’on n’y prête même plus attention tant elle est devenue banale, est ici absolument phénoménale. « La mère de toutes les scènes de poursuite » comme j’ai pu le lire dans un grand quotidien français. Et ce n’est pas la seule…
Les Wachowski avaient placé la barre très haut lors du premier volet de la trilogie et ils avaient fort à faire pour relever le défi qu’ils s’étaient eux-mêmes imposés. Leur effet bullet-time, qui avait largement contribué au succès de MATRIX, a depuis été maintes fois copié, souvent sans grande intelligence il faut le reconnaître (je pense ici à Charlie et ses drôles de dames par exemple) car dénué de tout intérêt. S’il fonctionnait si bien dans MATRIX, c’est qu’en plus d’être d’une beauté à couper le souffle, il servait un propos, chose que n’ont pas compris tous ces copieurs. Les frères Wachowski recyclaient ici une fois de plus les jeux vidéo et proposaient un travail sur la maîtrise de l’espace-temps et sur l’affranchissement des contraintes spatio-temporelles. Alors la question que tout le monde se posait était de savoir comment les Wachowski et John Gaeta allaient relever le défi maintenant que cet effet était banalisé et ne créait plus l’effet escompté? On peut dire que le pari a été remporté haut la main… Le second épisode est aussi novateur que le premier et vu le budget mis à la disposition des réalisateurs, on n’en attendait pas moins. Le film est basé une fois de plus sur le principe des jeux vidéo, aussi bien au niveau de son esthétique (combats de kung-fu encore plus spectaculaires, scène de poursuite sur l’autoroute) que de sa construction. La problématique du choix, auquel est confronté Neo durant tout le film, mais également celle du double, bien connues des gamers, sont à nouveau mise en avant dans ce second volet. Dédoublement des corps entre le monde virtuel et réel, va-et-vient incessant entre les deux mondes, gémellité des personnages (les jumeaux, Neo et Trinity, Morpheus et Niobe, Smith capable de se dupliquer à l’infini…), tout dans ce film est double et ambigu. Neo est-il l’élu ou pas ? L’Oracle est elle une alliée ou un programme de la Matrice ? L’architecte ment-il ou pas ? Même la construction du film se fait sur le principe du binaire, comme dans les jeux vidéo. A une scène d’action succède toujours une scène d’explication. On retrouvera également le principe du « boss » de fin de niveau que connaissent si bien les joueurs. A chaque mission permettant de glaner des informations supplémentaires, un ennemi à combattre avec systématiquement une élévation du niveau des combats. Comme dans les jeux vidéo, le film prône l’affranchissement du corps au profit de la pensée toute puissante. Pas de sang ni de souffrance vraiment visible à l’écran.
Quant aux scènes de combat, elles sont encore plus spectaculaires que dans le premier épisode et l’on ne peut que s’extasier une fois de plus sur le magnifique travail novateur accompli par Yuen Wo Ping. Les effets spéciaux numériques sont mis au service de l’imagination et le résultat est plus que probant. Sans eux, ces magnifiques ballets avec des séries de coups complexes filmées en une seule prise ou encore cette scène de poursuite sur l’autoroute (qu’il aurait été impossible de réaliser sans le numérique) n’auraient pas été envisageables. Somme toute, le film est à mon avis une réussite.
Les frères Wachowski ont conçu MATRIX comme un concept, un tout dans lequel les trois épisodes sont tout aussi important que la série Animatrix ou le jeu vidéo ENTER THE MATRIX. A ce propos, le travail accompli par les frères sur le jeu vidéo tient du jamais vu. Ils ont eux même écrit un script de 244 pages et tournés une heure de film supplémentaire uniquement destinée au jeu. Le jeu vidéo est partie intégrante du puzzle MATRIX et pas seulement « inspiré » du film, comme tant de jeux vidéo « franchisés ». Etre capable de penser à la fois comme un réalisateur et comme un game designer sont deux choses très différentes et les frères Wachowski l’ont fait. Ce prolongement du film dans le jeu est à ce jour unique en son genre puisque le spectateur de MATRIX pourra en apprendre plus sur le monde de la Matrice et découvrir de nouveaux indices dans le jeu vidéo. Autrement dit, il faut voir les films et jouer au jeu vidéo…pour maîtriser toutes les clefs de cet univers incroyablement riche. D’autre part, j’avais affirmé, il y a quatre ans dans mon travail sur le premier film, que l’avantage du film sur le jeu vidéo était que ce dernier ne pouvait en aucun cas reproduire les magnifiques scènes de combat que l’on découvrait dans MATRIX. D’un point de vue technique, le jeu vidéo ne pouvait en effet recréer, assurais-je, cet affranchissement des barrières spatio-temporelles. Impossible de faire marcher un personnage sur les murs par exemple. Cette affirmation est aujourd’hui totalement obsolète. Je viens de jouer au jeu ENTER THE MATRIX. Ce jeu est absolument jubilatoire dans le sens où il permet au joueur de reproduire exactement les mêmes effets d’accéléré-ralenti que dans le film lors des combats. Grâce au procédé du motion capture, les mouvements des personnages sont ultra-réalistes puisque calqués directement sur ceux des acteurs. Au final, chaque personnage a à son actif un répertoire d’environ 4000 figures contre 600 au maximum habituellement. J’ai fait marcher Niobe au ralenti sur les murs, je n’aurais jamais cru cela possible un jour…

Sandy Baczkowski, rédactrice à Cadrage et chercheur au LARA
   
  4. MATRIX RELOADED PAR LUDOVIC GRAILLAT
    Neo est de retour avec toujours à ses côtés Trinity et Morpheus. A la fin du premier chapitre tout le monde était convaincu qu'il était « l'Elu » et qu'il allait pouvoir sauver l'humanité de la Matrice. Dans ce deuxième opus nous en apprenons plus sur le fonctionnement de la Matrice, sur l'Oracle et ses prédictions et nous nous rapprochons de la fin de cette trilogie devenue culte avant même d'être terminée. Mais bien plus que cela MATRIX est un film d'un genre nouveau qui suscite beaucoup de controverses et de critiques. La quasi-totalité des journaux spécialisés en cinéma n'ont pas du tout apprécié cette suite tandis que des journaux comme Le Monde ou Libération ont publié des critiques dithyrambiques. Sur le forum de l'ABC les spectateurs ont commencé à échanger des avis mitigés... MATRIX est-il un film raté ? Force est de constater que ce film fait parler de lui et qu'il ne laisse pas indifférent. A mon sens c'est déjà une qualité; débat-on d'un film insipide ? Je crois plutôt que MATRIX est un film novateur (et je ne parle pas que des effets spéciaux) qui trouve ici une forme d'aboutissement. Les deux frères n'ont pas eu peur d'aller au bout de leur vision et ils nous offrent avec MATRIX RELOADED un film qui bénéficie d'une parfaite adéquation entre le fond et la forme. Plutôt que de rejeter en bloc ce que l'on n'apprécie pas il vaut mieux essayer de comprendre pourquoi cela plait. Une partie de la production cinématographique tend vers ce genre de cinéma, à savoir un métissage des images, il en ressort une nouvelle esthétique.


Le métissage des images
Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Les réalisateurs ont parfaitement intégré cette notion. MATRIX, et encore plus MATRIX RELOADED sont remplis de références et de recyclages savamment préparés. Le générique et le look de certains personnages sont empruntés à GHOST IN THE SHELL, les vieux vaisseaux à BLADE RUNNER, des décors et des situations à L'INCAL... on pourrait citer des centaines d'exemples. Piratage éhonté ? Non, références choisies et brillamment recyclées. Mais il n'y a rien de très novateur là-dedans, beaucoup de cinéastes parsèment leurs films de références. Là où les deux frères ont été plus loin, c'est en construisant leur film comme un jeu vidéo. Et cela atteint un paroxysme dans le deuxième opus. Le spectateur se retrouve assis dans une salle de cinéma, seul devant un écran... avec un joystick virtuel (imaginaire !). On se retrouve tour à tour dans un 'shoot them up' puis un 'beat them up', un 'Doom like' ou un Tekken. Nous vivons dans une société où les jeux vidéo prennent de plus en plus d'importance, où les marchés explosent. Cet engouement est rendu possible par l'évolution technique et technologique : des machines de plus en plus performantes, des jeux de mieux en mieux faits, le développement du réseau et du haut débit... bref un monde où tout va très vite et qui tend vers une certaine dématérialisation. MATRIX joue avec cela. La construction du film est binaire : scène d'action, scène d'explication... comme dans les jeux. On donne une mission au gamer, il l'exécute. Cette mission réussie il a plus d'indices en main pour avancer dans la partie et reçoit donc une nouvelle mission... et l'exécute à nouveau. Mais l'analogie aux jeux ne s'arrête pas là : les scènes de combats sont construites et filmées comme les séquences de jeux, la musique techno est passée en boucle pendant les scènes de combat, il y a très peu de sang. Le gamer, tout comme Néo, traverse les tableaux les uns après les autres en arrivant à un boss de fin de niveau. Pour Néo ces boss seraient par exemple Le Mérovingien ou Mr Smith. La notion de choix est aussi importante dans les jeux. Et c'est le perpétuel dilemme de Néo. Il doit sans cesse faire des choix et il veut comprendre pourquoi il les fait. Dans le premier il choisissait entre la pilule bleue et la pilule rouge. A la fin de MATRIX RELOADED, on lui demande de faire le choix entre deux portes. A droite ou à gauche. Le 0 ou le 1 du code informatique. Dans MATRIX il y avait une unité de lieu : les personnages projetés dans la matrice restaient dans un même lieu avant d'en sortir (la scène du dojo, la scène de l'immeuble, etc.). MATRIX RELOADED va plus loin dans le jeu vidéo : les personnages franchissent des portes qui les amènent d'un monde à l'autre. Une même porte peut mener à un parking ou... en pleine montagne en Chine ! L'ubiquité rendue possible par la technologie. L'espace et le temps ne sont plus à échelle humaine mais sont devenus électroniques, calculables par un ordinateur en quelques fractions de secondes. Cette notion d'ubiquité présente dans les jeux vidéos et dans MATRIX se retrouve dans le DVD. Il est amusant de noter que MATRIX a participé à l'avènement du lecteur DVD et du Home Cinéma dans les foyers. Il a été le film idéal pour une popularisation de ce support : un blockbuster avec beaucoup d'effets spéciaux où l'informatique et les nouvelles technologies occupent une place prépondérante. Ce film très visuel se devait d'être vu dans les meilleures conditions possibles. De plus usant de nombreux artifices visuels jusqu'alors inconnus pour une grande majorité de la population, les spectateurs (aidés par la promotion du film) voulaient découvrir les secrets de réalisation. Le making of devenait indispensable. L'hybridation de ce support pose de nouvelles questions qui sont souvent les mêmes que celles évoquées dans MATRIX 1 et 2. Nous sommes de plus en plus dans l'ère du fragment : on zappe, on ne re-regarde que quelques scènes d'un film que nous avons aimé grâce au chapitrage du DVD, etc. Et MATRIX RELOADED est le film qui montre le mieux cette nouvelle consommation des images. Il en épouse même la forme et devient ainsi un film concept reflétant l'hybridation des images et des genres vers lequel on se dirige de plus en plus. MATRIX RELOADED est à mon sens un film avant-gardiste.
Les effets spéciaux, abondants, sont en grande partie bien réalisés. Deux ou trois séquences m'ont pourtant déçu lors de mon premier visionnage. Mais après l'avoir vu une seconde fois je suis revenu sur mes premières impressions. La séquence où Neo se bat contre les clônes de Mr Smith nécessitait une modélisation 3D de Neo/Keanu Reeves. Mais ces techniques ne sont pas encore au point et l'on voit bien que ce n'est plus l'acteur qui se bat mais une réplique 3D pas assez réaliste. Alors ? Ce qui est formidable c'est que l'on excuse cette imperfection car elle participe encore plus à l'esthétique du jeu video. Nous avons l'impression que MATRIX s'est transformé en jeu, et l'on se contente des images que l'on voit. Ces images, comparables à celles du dessin animé ne sont certes pas réelles mais suffisamment réalistes pour que l'on identifie ce que l'on regarde... et c'est ça qui compte. D'autre part, le graphisme des dessins animés est une représentation assez proche de l'image mentale que se fait un lecteur d'un personnage de roman et devient ainsi beaucoup plus 'intime' puisqu'il fait partie de l'inconscient du spectateur. Enfin le manque de détail de ces images permet au spectateur de s'identifier plus facilement. En effet, plus l'image est proche de l'abstraction (à condition de ne pas dépasser une certaine limite) plus le personnage devient non stigmatisé et peut donc être la représentation de millions d'êtres humains. On s'identifie à ce qui nous ressemble... je connais peu de personnes capables de s'identifier à une chaise par exemple ! Les animaux dans les dessins animés me diriez-vous ? Les créateurs utilisent un procédé que l'on appelle l'anthropomorphisme. Les animaux ont des traits ou des expressions humains. Bref les frères Wachowski transforment une faiblesse en point fort qui participe à leur propos. C'est très fort.
Je ne parle que des jeux vidéo, mais Internet fait partie intégrante du film. Ce qui est logique puisque le développement des jeux s'est fait parallèlement à celui d'Internet. Les personnages qui se connectent à la matrice, Link (nom d'un héros de jeu) qui est une sorte de navigateur au même titre qu'Explorer ou Netscape, la multitude de câbles présents dans le film, les portes qui correspondent aux fenêtres de Windows... bref un film sur l'univers des ordinateurs.

Neo qui est à la base un pirate informatique ressemble étrangement à ce que l'on appelle au Japon un 'otaku', un jeune qui s'isole et qui a une passion/obsession (cela peut être les jeux, les maquettes, les manga, etc.). Mais toute attitude excessive révèle un mal être. Au Japon, ces otaku sont le résultat des travers d'une société de pointe. Pour résumer et pour simplifier le Japon est un pays qui a souffert (et qui souffre encore) d'un traumatisme qu'aucun autre pays n'a connu : la bombe atomique. C'est aussi un pays qui de par sa position géographique a vécu longtemps en autarcie et s'est ouvert au reste du monde que récemment. Il a donc connu une révolution industrielle tardive mais fulgurante. En quelques années ce pays où la majorité de la population était composée de paysans est devenu numéro un en matière de nouvelles technologies. Mais à quel prix ? Lorsque l'on regarde la production de manga et d'Anime, on se rend compte que toutes les histoires tournent autour d'un même problème : une crise d'identité. La production de SF met en scène des êtres mi-homme mi-machine, des mondes futuristes cyber punk où la machine à pris le pas sur l'homme. Toutes ces oeuvres permettent à leurs créateurs d'exorciser leurs peurs les plus intimes : la peur d'un développement trop rapide des nouvelles technologies (si trop rapide, pas assez de recul et donc on ne sait pas les conséquences de ce que l'on a créé) et une dématérialisation qui en découle. Mais les jeunes japonais ne sont pas les seuls à traverser une crise d'identité. FIGHT CLUB le montrait très bien : la génération des jeunes trentenaires est la véritable génération de laissés pour compte. Les jeunes ne croient plus en rien, ne se reconnaissent plus dans les valeurs inculquées par leurs parents. On retrouve dans MATRIX le nihilisme des personnages de FIGHT CLUB. Mais ces deux films sont plus des états des lieux que des films revendicateurs ou donneurs de leçons. Ils ne proposent pas de solution, il se contentent de montrer l'impasse dans laquelle nous nous trouvons... mais dans les deux films il y a de l'espoir : l'amour. C'est l'amour qui nous sauvera tous !


Keanu Reeves : néo-Superman.
Dans MATRIX RELOADED, Neo, bien qu'encore humain, peut voler ! On ne peut que comparer ce héros des temps modernes à Superman. Tous deux ont un même objectif : sauver le monde. Ils ont tous les deux une force incroyable et sont très proches d'une sorte de Dieu. Superman qui remonte le temps pour ressusciter Lois, Neo qui a le pouvoir dans la matrice de ressusciter Trinity. Cette notion de 'Messie' est davantage mis en avant dans MATRIX RELOADED. Neo est l'élu, celui qui sauvera le peuple de Zion. Lorsqu'il va sur Zion, toute une communauté l'attend pour lui faire des offrandes, pour lui demander de veiller sur leurs proches. Neo est bel et bien devenu le nouveau Jésus voire Dieu. Mais n'est-ce pas là la sensation que l'on éprouve aux commandes d'un jeu ? Si l'otaku s'isole, si le gamer passe des heures à affronter des monstres, ne faut-il pas y voir là une sorte de jouissance à contrôler un monde, même virtuel ? Neo est à la fois un fantasme dans l'imaginaire du spectateur et représente le spectateur. Lorsque l'on regarde Neo sur l'écran, c'est nous que l'on voit évoluer (que ce soit dans un jeu ou dans notre imaginaire). Neo est un 'personnage support'. Cette dimension du personnage repose sur des investissements inconscients du spectateur. Le personnage n'est ni une marionnette, ni une personne mais un support permettant de vivre de façon imaginaire des choses que le spectateur ne peut pas vivre dans sa vie. Il est un support fantasmatique. On vit des aventures par procuration en quelque sorte. Mais si le spectateur retrouve ses fantasmes, ses rêveries dans MATRIX RELOADED c'est qu'il y a une interaction (profonde) entre spectateur et réalisateur. L'artiste crée des fantasmes pour combler son désir, mais l'oeuvre créée comble aussi les désirs du spectateur. « Le complexe d'oedipe étant un fait humain universel, il n'y a pas de fiction, pas de représentation, pas d'art de l'image qui n'en soit en quelque manière l'illustration voilée (1) ». C'est parce qu'au niveau inconscient les désirs refoulés sont identiques, que les fantasmes du spectateur peuvent entrer en résonance avec ceux du réalisateur. « L'inconscient d'un homme peut réagir à l'inconscient d'un autre homme en tournant le conscient (2) ». Le personnage devient un support fantasmatique si les inhibitions du spectateur sont levées (au moins en partie). De tout temps l'homme a eu besoin d'un rituel particulier pour se défouler (par exemple le carnaval). Il en va de même pour le spectateur. Freud disait que le déclenchement de plaisirs profonds est lié, sur le modèle de l'acte sexuel, à des plaisirs préliminaires destinés à l'innocenter. Il appelait ces plaisirs « prime de séduction ». Parce que le spectateur légitime la vision de MATRIX RELOADED en y voyant une activité intellectuelle (par exemple en essayant de trouver toutes les références mises dans le film, en essayant de deviner ce qui va se passer, en interprétant l'oeuvre etc,) il désigne la non-gratuité du visionnage du film et lève ainsi la barre du refoulement et s'autorise à vivre ses fantasmes par l'intermédiaire du personnage (Neo) qui est devenu réel à ses yeux (de façon illusoire, puisque nous savons que le spectateur donne une illusion de réalité à Neo. Nous sommes conscient qu'il n'existe pas vraiment). MATRIX joue sur l'intellectuel pour libérer le fantasmatique. De plus, il est toujours possible d'excuser le contenu (et les plaisirs qu'il procure) d'un film comme MATRIX par la distance qui nous en sépare. De part sa nature, MATRIX est loin de nous : il est très proche du jeu vidéo. De ce fait, on a toujours l'alibi de dire que ce n'est pas réel (même si on a l'illusion de réalité) et l'on profite ainsi pleinement des scènes de bagarres. Pour jouir sans compromission d'un personnage, on ne doit pas se sentir trop impliqué. René Girard remarque à ce propos que « les régions du désir qui nous paraissent estimables ou pittoresques sont toujours (...) les plus éloignées de notre propre univers. Ce sont, au contraire, les régions intermédiaires et bourgeoises qui suscitent notre indignation (3) ». A travers le « personnage-prétexte », comme l'appelle V. Jouve, le spectateur est confronté à ses propres pulsions qui se déploient librement grâce au relais filmique. Lorsque l'on regarde MATRIX RELOADED nos pulsions sont libérées et renvoient surtout à une forme de libido, « libido dominandi » (la projection ; vivre par procuration).
Vivre par procuration la vie que l'on a pas eu grâce à une figure imaginaire, ici Neo, est un des moteurs fondamentaux de l'investissement dans le personnage. S'imposer au monde, devenir puissant sont autant de visées qui ne peuvent laisser complètement indifférent. « La naissance du héros est toujours aussi un peu notre anniversaire (4) ». En se projetant dans un personnage fort, puissant, on retourne le schéma oedipien en prenant la place du père. Le spectateur éprouve de la jouissance lorsqu'il regarde évoluer Neo et sa force surpuissante. Nous avons tous vu des petits garçons autour de nous, jouant parfois à « faire comme » tel héros de dessin animé (après le père, c'est souvent un héros de dessin animé ou de films qui prend la place de modèle), jouant à « la bagarre », et évaluant sans cesse les forces de ses héros : « Superman il est plus fort que Batman, mais moins que Spiderman... ». Et c'est en quelque sorte la part de l'enfant qui sommeille en nous qui se réveille lorsque l'on regarde un Anime. Neo exécute sa mission afin de poursuivre (et réaliser) un idéal de vie. Il y a là une universalité des thèmes abordés (qui facilitent l'identification), et au-delà de la construction de leur identité, c'est un exemple clair de « libido dominandi ».
Le spectateur peut être déçu si le film ne répond pas à ses attentes induites par la classification du film. Mais le film n'est au bout du compte, comme C. Metz le disait, que la mise en images du fantasme d'autrui. Je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi les spectateurs qui ont aimé MATRIX sont déçus par MATRIX RELOADED. A mon sens ces déçus n'ont pas « joué le jeu » et/ou se sont construit un autre film entre le premier et le deuxième opus. MATRIX étant un film culte, chaque spectateur se l'est approprié et on retrouve ici la situation de l'adaptation cinématographique d'une oeuvre. Nous sommes très souvent déçus lorsque nous allons voir au cinéma une adaptation d'un livre que nous avons aimé. L'image mentale que nous nous étions faite de cette oeuvre ne correspond jamais à ce que nous voyons... puisque c'est la mise en images du fantasme d'autrui. MATRIX fut un tel choc lors de sa sortie, que les spectateurs déçus par MATRIX RELOADED ont sans doute imaginé au préalable une suite. Mais le spectateur n'étant pas le réalisateur du film qu'il regarde, ses attentes peuvent être contrariées. Je n'ai personnellement pas été déçu par cette suite. Le scénario est très bien construit et rebondit parfaitement sur le premier. Le film est rempli de trouvailles visuelles. Il y a encore plus de scènes d'actions (je rappelle qu'on avait reproché au premier ces trop longues scènes explicatives) et le film est suffisamment compliqué pour que le spectateur ne se sente pas pris pour un idiot. Bien au contraire, le spectateur doit réfléchir et lire entre les lignes puisque toutes les clés de compréhension ne sont pas données par les réalisateurs (comme bien souvent dans les films hollywoodiens).


En conclusion, bien que la trame du scénario de MATRIX RELOADED reste somme toute classique (l'odyssée de Neo), les éléments rajoutés et la réalisation rendent cette oeuvre unique en son genre. Un film concept qui fonctionne parfaitement offrant au public un spectacle époustouflant et intelligent. On a envie d'être Neo, on souhaite qu'il réussisse à sauver Zion, on veut que le couple qu'il forme avec Trinity fonctionne... notre statut de spectateur se transforme presque en celui d'acteur virtuel combattant aux côtés de Neo. Mais MATRIX RELOADED n'est pas fait que de scènes de combats, il y a aussi de belles scènes d'amour ou une magnifique scène de danse. Les habitants de Zion dansant au rythme de tambours qui se transforme en musique électro... Woodstock qui vire à la rave d'une sensualité incroyable. Les ralentis sur ces pieds nus dans la boue, ces corps humides qui s'enlacent, qu'ils soient blancs, noirs, jaunes, masculins, féminins... Le mélange, l'hybridation, voilà comment est le monde futur pour les frères Wachowski. Effrayant et plein d'espoir.


Ludovic Graillat, rédacteur à Cadrage et chercheur au LARA


(1) M. Robert, Roman des origines et origines du roman, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1972, p.62.
(2) S. Freud, Metapsychologie, trad. Franç., Paris, Gallimard, 1968, p.107.
(3) R. Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, coll. « Pluriel », 1961, p88.
(4) Cf. M. Picard, Lire le temps, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1989, p.77.
   
  5. RESSOURCES INTERNET
    [Sur les jeux vidéo]~
~ http://www.cadrage.net/dossier/cinemajeux/cinemajeux.html : dossier cadrage sur jeux vidéos et cinéma.
~ http://polygonweb.online.fr/
~ http://www.game-culture.com/
~ http://www.gamestudies.org/ : créé par des universitaires travaillant sur les jeux vidéo, excellent.
~ http://www.gamasutra.com/ : très technique, met en ligne des maitrises et doctorat consacrés aux jeux vidéo
~ http://crac.lbn.fr/mag/formation/f-020603-dessjv01.php : Peut-on enseigner le jeu vidéo ?
~ http://crac.lbn.fr/mag/analyse/aJeuVideo01.php : un article sur jeux vidéo et cinéma


[Sur les nouvelles technologies]
~ http://www.lexception.org/ : groupe de réflexion sur le cinéma (quelques articles en ligne, etude sur le DVD)
~ http://www.mit.edu/ : le site du prestigieux MIT, nombreux articles et conférences en ligne (utiliser le moteur de recherche)
~ http://www.manovich.net/ : site du chercheur Lev Manovich (MIT) spécialiste des nouvelles technologies.
Peut-on enseigner le jeu vidéo ?

[Sur la trilogie MATRIX]
~ http://www.code-matrix.net/ : source francophone d'informations sur la trilogie
~ http://www.matrix-xp.com/ : une impressionnante parodie

Et n'hésitez pas à participer sur le forum de l'ABC au sujet de Matrix :
http://www.abc-toulouse.net/forum/showthread.php3?threadid=95
   
  6. BIBLIOGRAPHIE
    [Jeux vidéo]
~ Laurent Tremel, Jeux de rôles, jeux vidéo, multimédia: les faiseurs de mondes, PUF, 2001
~ Gentiane Lenhard, Faut-il avoir peur des jeux vidéo ?, ESF Editeur, 1999
~ Alain et Frédéric Le Diberder, L'Univers des jeux vidéo, La Découverte, 1998
~ Steven Poole, Trigger happy, The inner life of videogames, Fourth Estate, 2000
~ Geoff King & Krzywinska Tanya, Screenplay: cinema/videogames/interfaces, Wallflower Press, 2002

[Nouvelles technologies]
~ Jay David Bolter & Richard Grusin, Remediation: Understanding new media, MIT Press, 1999
~ Le Banquet Imaginaire, Ouvrage collectif, L'Exception & Gallimard, 2002
~ Cinéma et dernières technologies, Ouvrage collectif, INA, De Boeck Université, 1990
~ Du trucage aux effets spéciaux, Ouvrage collectif, Cinémaction n°102, Corlet, 2001
     

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