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UN FILM DE NERDS - THE MATRIX RELOADED
par Antoine Gaillard

Pour faire court, on pourrait dire que The Matrix Reloaded est LE film de nerds définitif, celui que l'on pressentait venir depuis que les fanboys sont désormais partie prenante de l'industrie cinématographique, et non plus simples spectateurs. L'un des aspects les plus stimulants de cette pelloche de dingues est en effet la multitude d'angles sous lesquels on peut l'aborder, chaque angle correspondant à une expression différente de la contre-culture au sein de laquelle nous autres nerds nous abreuvons : la littérature de science-fiction, les comics, la japanime, les jeux vidéos, la fantasy, et même le rock (The Matrix et sa suite se clôturent tous deux sur un morceau de Rage Against The Machine, groupe choisi sans doute plus pour son côté activiste que pour son nom "clin d'œil" ; d'ailleurs même les morceaux en question n'ont pas été choisis au hasard).

Dans sa très pertinente critique d'X2, Yannick Dahan résumait le problème du film ainsi : Bryan Singer n'a " jamais compris que ces mutants étaient aussi des super-héros ". J'irai plus loin en généralisant cette remarque : en fait, mis à part peut-être le Superman de Richard Donner, aucune adaptation de comic-book n'est jusqu'ici vraiment parvenue à rendre justice aux super-héros de papier ayant marqué notre adolescence… (pas même le pourtant très bon Spider-man de Sam Raimi, mais j'y reviendrai).

C'est pourquoi les 2 premiers Matrix doivent ravir tout fan de comics qui se respecte… Car les Wachowski, non content d'avoir créé un super-héros (et un contexte) capable de rivaliser avec n'importe quelle production Stan Lee, se permettent en plus d'entamer dans le 2ème volet de leur trilogie une réflexion sur la nature même des super-héros qui n'a rien à envier aux œuvres d'Alan Moore… (là encore, ce n'est pas un hasard si l'un des projets des frangins est l'adaptation d'un des ses graphic novel, V for Vendetta).

Apparemment, The Matrix Reloaded suscite beaucoup de critiques négatives. Au-delà du constat habituel que plus un film fait parler de lui, plus certaines personnes prennent un malin plaisir à le descendre, il semble que cette séquelle ait effectivement rebuté pas mal de monde, y compris parfois des personnes ayant apprécié le premier volet. C'est là tout le paradoxe : tout en tenant toutes les promesses tenues à la fin du premier épisode, les Wachowski n'en brossent pas pour autant le spectateur dans le sens du poil…

Ainsi les premières séquences continuent le processus de mythification de Neo : un premier combat contre 3 agents qu'il démolit sans mal et où il se permet même quelques punch-lines (attitude typique du super-héros, qu'il n'adoptait pas encore dans le 1er volet), puis une première scène de vol, belle à pleurer, et voilà entérinée la naissance (suggérée à la fin du premier épisode) du nouveau super-héros.

Autre promesse à tenir : le spectacle. Prise isolément, chaque scène de combat ou d'action de Reloaded est un morceau de bravoure anthologique sans précédent (en tout cas dans le cinéma occidental live). Tous les fantasmes du fan d'action sont ainsi enfin comblés : combien de fois nous sommes-nous énervés, lors d'une baston opposant le héros à plusieurs bad guys, du fait que ceux-ci attaquaient chacun leur tour au lieu de lui rentrer dans le lard tous ensemble ? Cet affront est enfin réglé dans la fameuse scène du "burly brawl" où Neo affronte une centaine d'agents Smith. Cette séquence ose de plus pousser la surenchère jusqu'à l'absurde (" more ! ") et s'étirer sur de longues mais jouissives minutes, comme d'ailleurs toutes les scènes d'action de Matrix Reloaded, contrairement à la plupart des films concurrents où l'action consiste surtout en la longue mise en place d'une menace et où le héros, pour y mettre fin, n'a souvent qu'à se montrer ! (y compris Spider-man, où Spidey n'accomplit finalement que très peu d'exploits à proprement parler). Ici les tours de force abondent, ponctués par nos cris d'enthousiasme ainsi que ceux de l'opérateur Link, qui, comme nous, suit les événements en regardant littéralement la Matrice (donc " The Matrix "…).

Et pourtant… Une critique fréquemment apparue est que, bien qu'on prenne un pied monstrueux à y assister, ces scènes n'impliquent pas émotionnellement le spectateur comme celles de Matrix premier du nom. J'irai plus loin, et c'est là un point capital : TOUTES les scènes de combat de Neo sont totalement dénuées d'enjeu, d'objet. La première, contre les 3 agents, dont l'issue ne fait aucun doute dès le départ ; celle opposant Neo au garde du corps de l'Oracle, qui avouera avoir engagé le combat uniquement pour s'assurer que Neo est bien celui qu'il prétend être (de même que nous spectateurs avons besoin de ces scènes pour que Neo nous apparaisse vraiment comme un héros) ; le combat contre les agents Smith, dont les motivations sont floues, et que Neo pouvait de toute façon écourter quand il le voulait (c.f. la conclusion de la scène), d'autant plus que lui-même n'avait aucune raison de se battre ; la baston l'opposant aux sbires du Merovingian, où, là encore, l'issue ne fait aucun doute et alors que l'enjeu se situe ailleurs (avec le Key Maker, Trinity, Morpheus, et les Twins, qui contrairement aux sbires sus-cités sont eux vraiment dangereux !)… Bref, Neo se bat sans raison (mais non sans une certaine arrogance !), alors que " ce n'est pas parce que tu peux le faire que ça te donne le droit de le faire ", comme le rappelait un certain Oncle Ben à son neveu.

Ce qui semble passer aux yeux de certains pour une grave lacune scénaristique constitue en fait l'enjeu de cette suite (au passage, notons l'hypocrisie de ces personnes, qui sont allées pendant des années voir de mauvais films d'action aux scénarios-prétextes bancals, et qui maintenant prétendent être gênés par le parti-pris des Wachowski, refusant d'assumer leur simple besoin de scènes d'action bien bourrines). Comme le dit Merovingian, Neo ne sait même pas " pourquoi " il se bat, ni contre qui se battre, malgré sa parfaite maîtrise de la manière (le " comment ", exhibé brillamment dans les scènes évoquées plus haut). Il l'avoue lui-même au début du film, et se retrouve de fait manipulé par à peu près tout le monde (Morpheus, l'Oracle, Persephone, l'Architecte…). Ainsi, le nombre de scène où Neo se retrouve en arrière-plan, flou, est impressionnant pour un film dont il est censé être le héros. Il est plus ou moins incapable de prendre la moindre décision (pas même celle de s'asseoir !), et le seul choix qu'il effectue, à la fin, est pour le moins irresponsable… (à sa décharge, les différentes alternatives proposées par l'Architecte n'ont rien de vraiment réjouissant).

Tout ceci, et notamment le dialogue avec Merovingian, pour dire que, si on ne comprend pas ce qui se passe, il ne sert à rien de se battre. Or, comme la prochaine rencontre avec l'Architecte va le révéler, Morpheus et ses acolytes n'ont vraiment rien compris…

Pour qui doit se battre un "héros" ? Doit-il se dévouer entièrement aux besoins de la société, ou bien peut-il prendre des initiatives personnelles ? Et puis la société, c'est qui ? La politique, la religion, le peuple, la culture ? En compliquant les enjeux de leur histoire et en replaçant les éléments du premier film dans un contexte plus large et plus nuancé, les W. semblent dire que, s'il n'y a pas de mal (au contraire !) à prendre son pied devant de bonnes scènes de baston, ça ne doit pas dispenser de réfléchir (" toujours à jouer des muscles, mais jamais du bon " lance Smith à Neo), surtout s'il on aspire à être un rebelle voulant renverser le système. Ils prennent également le risque de s'aliéner ceux qui avaient pris le premier film un peu trop au pied de la lettre, et qui n'apprécient pas que les personnages auxquels ils s'étaient identifiés passent désormais pour de simples pions fanatisés par une prophétie fantôme…

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, notamment sur l'influence du jeu vidéo (le montage alternant séquences d'action et "cinématiques" explicatives, les coups spéciaux de Trinity et Morpheus lors des combats…), mais mieux vaut attendre la sortie de Revolutions, qui fournira probablement encore pas mal de grain à moudre !


Antoine Gaillard


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