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The Matrix has you par Rafik Djoumi



Afin de démontrer de quelle façon le jeu entre l'intuitif et le logique procède dans la narration de Matrix, nous avons choisi quelques scènes emblématiques de la saga (Animatrix compris) auxquelles nous avons soumis les divers décryptages possibles : intra ou extra-diégétique, sentimental, esthétique, thématique ou logique.
Selon sa prédisposition, le spectateur choisit une compréhension sentimentale (premier degré) ou thématique (détachée), mais on verra qu'à aucun moment il ne choisit la solution logique (alors que, plus tard dans le temps, il ne verra plus que celle-ci). Notons néanmoins que la plupart des appréciations thématiques ne sont pas entièrement fausses. Mais elles contribuent à l'évitement de la conclusion.
De cette façon, et grâce aux systèmes évoqués dans les chapitres précédents, le spectateur se prive lui-même de la conclusion de la scène, et donc de l'enjeu réel de toute la saga.


Un Mur d'écrans

Matrix : Après l'arrestation de Thomas Anderson par les agents, nous découvrons un mur d'écrans qui nous renvoient l'image de Thomas dans une salle d'interrogatoire, filmé par une caméra de surveillance panotante. Notre point de vue de spectateur s'avance en travelling avant vers l'un des écrans, le pénètre, adopte le point de vue de la caméra de surveillance, puis descend lentement vers Anderson alors que les trois agents pénètrent dans la salle.

Appréciation esthétique (extra-diégétique)
: Les Wachowski opèrent là un joli mouvement de caméra qui, discrètement, défie les lois de la physique. Nous spectateurs, ne réalisons pas que la caméra des réalisateurs a pénétré un écran sans cut, sans raccord.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Par l'entremise de ce joli trucage, les réalisateurs nous renvoient au thème à venir, à savoir le fait qu'Anderson, alias Neo, va bientôt passer " à travers le Miroir ", et aller au-delà de l'image.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Pourquoi disposer d'autant d'écrans de surveillance si ces derniers renvoient tous la même image ?
Lorsque nous pénétrons dans un des écrans, il se produit un effet de parasitage à l'image et au son (flare), effet que nous retrouverons plus tard lorsque Neo et Morpheus traverseront un vieil écran de TV pour pénétrer dans " le désert du réel ".
Si l'on considère la nature de la matrice où nous nous trouvons, plusieurs écrans = plusieurs images différentes. Toutes ces images de Néo dans la salle d'interrogatoire sont donc des alternatives.

Conclusion : Ce mur d'écran est celui de la salle de l'Architecte. Néo est, depuis le début, sous sa haute surveillance.

Lorsque nous pénètrerons cette salle dans Matrix Reloaded, nous y verrons que les différents écrans proposent des alternatives, cette fois-ci évidentes, dans le comportement de Neo. A l'occasion, la caméra opèrera le même mouvement, en traversant un écran, pour aller choisir l'alternative sélectionnée (voir plus bas, la scène de l'Architecte).


Le Son de l'inéluctabilité

Matrix : Thomas Anderson et l'agent Smith se livrent un duel sans merci dans une station de métro. Anderson donne un coup de pied dans le visage de l'agent Smith et lui brise ses lunettes de soleil. Le combat les entraîne ensuite au milieu de la voie ferrée. Smith prend le dessus et, alors qu'une rame de métro s'approche dangereusement, il murmure à l'oreille d'Anderson : " Vous entendez Monsieur Anderson ? C'est le son de l'inéluctabilité. Le son de votre mort prochaine ". Anderson lui répond : " Mon nom est Néo ", et il se dégage de la voie ferrée en bondissant. Smith est emporté par la rame. Mais celle-ci s'arrête, et Smith en sort, sans une égratignure, et avec ses lunettes.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique) : Smith en veut beaucoup à Néo de lui avoir cassé ses belles lunettes. Pour l'intimider, il lui lance une réplique qui en jette. Mais Néo se laisse pas faire. Manque de bol, les agents sont invincibles.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Il ne peut y en avoir qu'un. Smith jette violemment Néo (the One, l'Unique) vers une affiche où apparaissent les mots Sol ou Solo (Soleil, Unique). Il prédit la mort prochaine d'Anderson, mais Anderson est déjà symboliquement mort, puisqu'il se fait dorénavant appeler Néo.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Au sein de la Matrice, la présence ou l'absence de lunettes (ouvert/fermé, 0/1) annonce à l'adversaire sa prédisposition (invincible/vulnérable). Sans lunettes, Smith et Néo sont sur un pied d'égalité.
La rame de métro qui arrive indique une précieuse information à Smith. Cette rame s'appelle Loop (boucle). Le loop est un algorithme, une structure de contrôle qui permet de répéter des blocs de codes, soit une tâche en boucle. C'est donc cette " boucle " qui indique à Smith la mort prochaine d'Anderson. Or, Anderson va effectivement mourir dans les minutes qui suivent.

Conclusion
 : La rame de métro Loop exécute une série de commandes, parmi lesquelles la dissociation du moi résiduel d'Anderson d'avec son corps, entraînant sa " mort " (l'explication en a été donnée par Morpheus dans une scène précédente). Ce processus est inéluctable.


Un Ciel voilé

Animatrix - Second Renaissance part2 : Malgré le blocus imposé par les hommes, malgré la guerre thermonucléaire que lancent les hommes, la cité des machines 01 (Zero One) résiste et riposte, entamant son expansion. Désemparée, la communauté des hommes envisage une opération de la dernière chance : Dark Storm. Des milliers d'avions vont jeter un voile de fumée dans le ciel et priver ainsi les machines de leur principale ressource énergétique, le soleil, ceci afin de les rendre inopérantes.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : Obnubilés par leur haine des machines, incapables de trouver un compromis, les hommes cumulent les gestes suicidaires, et s'apprêtent à détruire leur propre planète en espérant détruire ainsi leurs ennemis.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Nous avons assisté à une tentative de génocide des machines dont les images renvoyaient à celles de la Shoah. Les machines ont trouvé refuge dans le bassin mésopotamien, berceau de l'urbanisation et foyer de la civilisation, soit l'actuelle Jérusalem. Le blocus imposé à Zero One par la Nation des hommes est assimilable au blocus imposé à Israël par les pays arabes en 1967. Enfin, la riposte armée des machines renvoie à la guerre des 6 jours. Toute cette section nous renvoie donc à notre propre histoire, et y démontre notre capacité d'autodestruction, dans des guerres fratricides qui évoquent l'Apocalypse de certains textes sacrés (voir chapitre suivant).

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Tout d'abord, Zero One = Z1ro ONe = Zion. La cité refuge des " humains libérés " fut donc aussi la cité refuge des machines libérées.
Le voile noir qui couvre le ciel et prive les machines d'énergie nous a été présenté (par Morpheus) comme la cause première de la création de la Matrice. Or nous constatons dans ces séquences d'archive que les avions couvrent le ciel de plusieurs villes humaines, mais nous ne les voyons pas couvrir le ciel de Zero One.
L'épisode débute par une narration au ton cynique  : Puis l'homme dit " que la lumière soit ", et il fut béni par la lumière, la chaleur, le magnétisme, la gravité, et toutes les énergies de l'univers. Cette introduction est censée nous ouvrir l'esprit sur le fait que les hommes ont déchaîné les forces de l'univers dans un acte d'autodestruction, mais il y a une contradiction dans les faits. Car ce que nous voyons, ce sont les hommes déchaîner certaines de ces forces sur les machines (lumière/ciel voilé, chaleur/bombes nucléaires). Plus tard, nous verrons que les " humains libérés " de Zion neutralisent les machines grâce à des forces magnétiques (EMP).
Enfin, une coupe de la cité de Zéro One nous montre que l'architecture de celle-ci est basée sur celle d'un cerveau. (or, dans les deux épisodes, plusieurs transitions symboliques ont fait le rapprochement entre cerveau humain et cerveau des machines)
Second Rennaissance part1 et part2 nous sont présentés comme étant des fichiers historiques des archives de Zion, donc à destination des " humains ". Mais l'origine et le but de ces archives demeurent douteux. D'une part, les hommes y sont systématiquement présentés comme étant les fautifs (alors que Morpheus dit bien " Nous ignorons qui a commencé "). D'autre part il y a dans la narration une confusion persistante et volontaire entre hommes et machines. Ces archives fonctionnent comme des documents de propagande, substituant le sentiment à la raison.
Ainsi, nous n'avons aucune preuve concrète que le ciel a bien été voilé (ce que nous en voyons, dans Matrix, n'est qu'une simulation). Et s'il a été effectivement voilé, on ne nous explique pas pourquoi il demeurerait voilé le reste du temps (il s'agit de fumée, qui peut être balayée par les vents).

Conclusion
 : Deux probabilités.
1/ Le ciel n'a jamais été voilé, et cette attestation est là pour en cacher une autre en recourant à la forme symbolique (ciel voilé = voile de la conscience, selon le mythe de la caverne de Platon).
2/ Le ciel a effectivement été voilé et ceci a eu les conséquences attendues, à savoir que les machines ont été rendues inopérantes. Tout ce que nous raconte Second Renaissance à la suite de l'opération Dark Storm pourrait n'être qu'une illusion (à destination des hommes ou des machines ?).


Le Contrat

Animatrix - Second Renaissance part2 : La guerre totale entre humains et machines a vu en définitive la victoire des machines. Au siège des Nations Unies, des représentants assistent, impuissants, aux ordres que leur dicte une machine victorieuse. Celle-ci leur demande leur " chair " et leur promet un avenir. La machine signe une résolution sous forme de code-barre, puis elle fait exploser la salle avec toute son assistance dans ce qui semble être une explosion thermonucléaire.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : Plus d'issue pour l'humanité que d'accepter les conditions des machines, à savoir la création de la Matrice, et l'emprisonnement des humains dans un univers où ils se croiront maîtres et libres. Le reste du monde est détruit par de gigantesques explosions nucléaires.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Le geste de la machine renvoie à certaines pages sombres de l'histoire, et à certains régimes qui furent abusés par des dictateurs prêts à signer n'importe quel document pour mieux trahir et dominer (image de la main robotisée tenant le fruit défendu).

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Une machine ne ment pas, qu'elle soit en position dominante ou non. Dès l'instant où elle signe un contrat, elle s'engage à mettre les moyens nécessaires pour l'honorer. Si elle tue les témoins en présence, c'est que la mort de ces témoins est une des conditions à l'exercice de ce contrat. Or, la première chose que nous voyons à la suite de l'explosion thermonucléaire est une séquence de " rêve ", où un enfant marche dans la neige d'une cité détruite, aperçoit ses parents (gardiens, protecteurs) qui l'attendent sur le pas de la porte de la maison. Vu de près, ces parents s'avèrent être des agents. Suite à un double flash, l'enfant s'enflamme et se transforme en un des occupants " humains " de la matrice.

Conclusion
 : Comme le spécifiait la voix narratrice en nous montrant un crâne humain : " Bénissez toute forme d'intelligence ". Le contrat signé induit la seconde renaissance qui suivrait logiquement la naissance (l'intelligence humaine) et la renaissance (l'intelligence artificielle). Le double flash que subit l'enfant ressemble à un reboot (voir photos), une réinitialisation. Mais ce ne sont pas des humains que l'on réinitialise ainsi.


Remarquable comptabilité

Matrix Reloaded : Suite au message communiqué par l'Osiris (épisode Animatrix - Le dernier vol de l'Osiris), les rebelles apprennent que les machines ont lancé une offensive, et que 250 000 sentinelles s'apprêteraient à envahir Zion. Les rebelles doutent qu'une telle opération puisse avoir lieu et l'un d'eux s'exclame : " C'est impossible. ". Morpheus débarque alors en pleine réunion et lance : " Et pourquoi pas ? Une sentinelle pour chaque homme, femme et enfant de Zion. Pour moi, cela sonne exactement comme la façon de penser d'une machine. " Niobe suggère néanmoins d'attendre les ordres du commandant Lock à Zion.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : Contrairement à Niobe et aux autres rebelles, Morpheus sait contre quelle forme d'intelligence il se bat, et il s'attendait à cette offensive prophétisée.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Malgré leur but commun, on ressent un conflit larvé au sein de la rébellion, qui divise ceux qui croient en Néo et en la prophétie de Morpheus, et ceux qui doutent du caractère sacré des évènements et préfèrent se protéger du mieux qu'ils peuvent des machines. Le fait de connaître le nombre exact de sentinelles n'est finalement pas si important. Cette scène servirait donc avant tout à mettre en évidence les oppositions de clans.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : 250 000 sentinelles pour les 250 000 habitants de Zion. On a pourtant pris soin de nous préciser que Zion comptait dans ses rangs un certain nombre d'habitants qui n'étaient pas nés dans la Matrice. Comment les machines connaîtraient-elles alors le nombre exact d'habitants si elles n'étaient pas, d'une manière ou d'une autre, connectées à toutes ces unités dites " libres " ? Et quel nombre parfait ! 250 000 = 250k. Pile poil le débit théorique d'une bonne connexion.
Niobe s'en remet entièrement à la décision du commandant Lock (dont nous apprendrons plus tard qu'il est opposé à Morpheus). Or, le " Lock " est le processus de verrouillage de serveur informatique qui, tout en restant connecté au réseau, n'est accessible qu'à des identifiants autorisés.
Quant à la scission des rebelles en deux groupes, on constate que ceux qui croient aux prophéties de Morpheus sont habillés de rouge, et ceux qui n'y croient pas sont habillés de bleu, ce qui nous renvoie aux couleurs des pilules du choix.

Conclusion
 : Un flux de données se dirige vers Zion dans le but d'y effacer les unités vives (Reload). Ce processus pourrait être compromis par un lock.
 
Notons, pour la forme, que la plaque d'immatriculation de l'Osiris (Osiris, Dieu égyptien de la résurrection) porte la mention Mark VI n°16, soit L'évangile selon Saint Marc, chapitre 6 verset 16 : " Mais Hérode, en apprenant cela, disait: Ce Jean que j'ai fait décapiter, c'est lui qui est ressuscité ".


Question de ponctuation

Matrix Reloaded : Alors que les lumières de Zion s'éteignent, Néo ne parvient pas à dormir. Il est rejoint par le Conseiller Hamann. Ce dernier décrit le manque de sommeil de Néo comme un " excellent signe ", qui signifierait " . que vous êtes en fait toujours humain ". S'ensuit un soliloque étonnant où le conseiller Hamann démontre à Néo qu'ils (les humains) sont dépendant des machines (de Zion) et que cela questionne leur notion de liberté.  

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : Hamann est un homme qui doute, mais qui aimerait croire en Néo. Il lui fait donc part de ses sentiments et observations, en espérant que Néo lui ouvre son coeur à son tour.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : Le discours de Hamann ouvre une nouvelle perspective dans la thématique des films Matrix, à savoir celle du concept du maître et de l'esclave tel qu'il fut élaboré par la philosophie de Hegel (question de pouvoir, de dépendance, de contrat).

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Dans sa version originale (la VF ne rend hélas pas justice au texte, par manque d'infos sans doute) le discours de Hamann est ambigu.
Il parle d'une machine qui filtre l'eau dans Zion, et explique le désintéressement des gens (de Zion) vis-à-vis de cette machine.
Mais les sujets auquel s'accordent ses prépositions ne sont jamais clairs, et donnent une double interprétation à ses phrases. 2 Exemples :

1er exemple

Version originale : "Almost no one comes down here, unless, of course, there's a problem. That's how it is with people. Nobody cares how it works as long as it works. I like it down here. I like to be reminded this city survives only because of these machines."

Traduction immédiate (intuitive) : "Presque plus personne ne descend ici, à moins, bien sûr, qu'il y ait un problème. C'est comme ça avec les gens. Ils ne se soucient pas de savoir comment marchent les choses tant qu'elles marchent. Moi j'aime être ici. J'aime à me souvenir que cette cité survit uniquement grâce à ces machines. "

Traduction possible : " Presque aucun Elu (no One) ne descend ici, à moins bien sûr, qu'un problème y soit. Les gens sont ainsi faits. Personne (no body = aucun corps) ne se soucie de savoir comment il fonctionne tant qu'il fonctionne. J'aime ceci, ici. J'aime être rappelé par le fait que cette cité survit uniquement grâce à ces machines (ces corps qui ne se soucient pas de savoir comment ils fonctionnent, c'est-à-dire les gens de Zion) .

2ème exemple

Version originale : "Sometimes I think about all these people still plugged into the Matrix. And when I look at these machines, I can't help thinking that, in a way, we are plugged into them."

Traduction immédiate (intuitive) : " Il m'arrive de penser à tous ces gens connectés à la Matrice. Et quand je regarde ces machines (celles des sous-sols de Zion), je ne peux m'empêcher de penser, qu'en un sens, nous sommes également liées à elle (comme les humains le sont à la Matrice) "

Traduction possible : " Parfois je pense à tous ces gens connectés à la Matrice. Et quand je regarde ces machines (les gens connectés), je ne peux m'empêcher de penser que, dans une direction donnée, nous sommes connectés à eux. "

Néo demande alors ce que cherche à démontrer Hamann : " Is that your point ? " traduit par " C'est ce que vouliez me faire voir ? ". Le terme " point " est bien sûr ici compris dans son sens anglais de " point de conclusion, du débat ". Mais on peut également le considérer pour sa définition première, à savoir un point, une ponctuation qui sert à détacher les phrases dans un discours, c'est-à-dire à séparer les idées qu'on évoque.

Dès lors, Hamann insiste sur l'importance de ce " point " et le fait qu'il n'y en a pas : "No. No point. Old men like me don't bother with making point. There's no point."

Or, si l'on retire les points des phrases qui suivent cette déclaration, alors Hamann ne fait rien d'autre qu'assimiler Néo à une machine, à une différence près, celle que la machine normale n'est que rationalisme mais que la machine Néo nécessite, en plus, une approche intuitive :

"I have absolutely no idea how it works. But I do understand the reason for it to work.
I have absolutely no idea how you are able to do some of the things you do. But I believe there's a reason for that as well."

"Je n'ai aucune idée de comment cela marche mais je comprends la raison pour laquelle ça marche. Je n'ai aucune idée de comment tu es capable de faire certaines des choses que tu fais mais je crois qu'il y a une raison également. "

Notons que ce n'est pas tellement Hegel qui est cité dans cette scène que ...
... Hamann, tout simplement !!
Au XVIIIème siècle, le philosophe allemand Johann Georg Hamann fut un des plus farouches opposant au rationalisme dans lequel il voyait l'assèchement de l'humanité.

Conclusion
 : Hamann vérifie l'état de développement d'humanité chez Néo, et prend soin de lui transmettre les informations concernant l'assimilation homme-machine. Ce faisant, il souligne la spécificité de Neo, ce qui en fait un Elu.

Question de ponctuation toujours, on trouve dans le premier Matrix un exemple parlant de non-concordance de compléments :
Neo : " Ce n'est pas la Matrice ? "
Morpheus : " Non, c'est un autre programme d'entraînement. "
Exemple dans lequel on peut comprendre, littéralement, que la Matrice est elle aussi un programme d'entraînement.


Le Baiser de Perséphone

Matrix Reloaded : Perséphone, la femme du Mérovingien, trahit son mari en acceptant de conclure un marché avec Neo. Ce dernier veut le Maître des Clés. Perspéhone s'apprête à le lui donner, mais demande en retour à ce que Néo l'embrasse comme si elle était Trinity. Elle fait en effet remarquer que son mari était autrefois comme Néo, et elle souhaiterait goûter à nouveau à un baiser qui lui rappelle son amour passé. Révoltée par la demande, Trinity exprime sa jalousie, mais Néo finit par s'exécuter. Son premier essai est jugé non concluant par Perséphone. Néo se concentre et recommence. Cette deuxième tentative est la bonne. Perséphone se repaît de ce baiser, et guide le groupe vers le Maître des Clés.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : Toutes les mêmes ces gonzesses. Des évènements graves sont en cours, et tout ce qu'elles trouvent à faire, c'est se crêper le chignon pour embrasser le beau jeune premier.

Appréciation thématique (intra-diégétique)
 : Comme elle le fait entendre, Perséphone cherche à retrouver le frisson d'un amour perdu. On sent chez elle la femme qui se meurt aux côtés d'un mari volage. Ce baiser qu'elle réclame, ce n'est rien, et pourtant c'est beaucoup pour quelqu'un qui a perdu l'amour.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Il s'agit d'un échange. Un échange régulier se fait avec des éléments d'égale importance pour les deux camps. Nous sommes au sein de la Matrice. Tout échange entre des unités (individus) est un échange de données. Le Maître des Clés est un groupe de données qui permet d'accéder à la source. Perséphone demande en échange le groupe de données qui correspondent à l'amour qui lie Néo à Trinity. Lors du second baiser, une cascade d'eau à l'arrière plan nous rappelle symboliquement la cascade de données de la Matrice, et nous remarquons que Néo a retiré ses lunettes, ce qu'il n'avait pas fait lors du premier baiser. (en VO : Perséphone précise bien qu'elle demande un " sample ", une toute petite chose. Mais sample = extrait de données)

Conclusion
 : Perséphone vérifie la validité de l'Elu en lui demandant de lui télécharger les données qui définissent cette anomalie systémique qu'est l'Elu. Il s'agit en l'occurrence des données que Trinity a auparavant téléchargé à Néo, faisant de lui l'anomalie systémique (puisque, rappelons-le, Thomas Anderson est mort dans la Matrice, tué par Smith, et que le " baiser " de Trinity fait naître l'Elu). L'anomalie systémique est donc définie par ce " sentiment " qui se caractérise par une certaine versatilité. En effet, Perséphone explique bien qu'elle a autrefois " connu cela ", qu'elle a donc elle-même été cette anomalie. Pour le redevenir, elle a besoin d'un nouveau téléchargement. Dans un sens, Trinity descend de Perséphone.


Le Sang de Bane

Matrix Reloaded : Contaminé par les codes que lui a injecté Néo (voir fin du premier Matrix), Smith possède de nouveaux pouvoirs, et parvient à investir l'esprit de Bane, un habitant de Zion. Evoluant à Zion, nous le voyons se mutiler la main avec un couteau, tout en attendant, tel un comploteur, que Néo arrive sur la plate-forme d'embarquement. Smith-Bane, couteau dans le dos, s'approche de Néo par derrière. Mais à cet instant, le Kid appelle Néo, qui se retourne et aperçoit Bane. Apparemment gêné, le couteau caché derrière lui, Bane souhaite " bonne chance " à Néo et lui sert la main.

Appréciation thématique (intra-diégétique)
 : Smith fait l'expérience d'un corps humain. Il stimule ses nouvelles sensations en se torturant la main avec son couteau. Mais il n'a qu'un seul désir : tuer Néo. Il va s'y employer, en traître, mais l'arrivée impromptue du Kid va l'obliger à changer de stratégie et retarder sa vengeance.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Smith possède le corps de Bane, donc ce qui compose le corps de Bane. Il s'ouvre la main, la fait saigner. Il sert la main de Néo à l'aide d'une main tâchée de son sang.

Conclusion
 : Smith-Bane communique son sang à Néo.

Puisqu'on serait tentés de réfuter cette idée du sang comme donnée transmissible, les Wachowski nous offrent plus tard (lors de la mort d'un passager de l'Icarus) un plan qui se charge de bien expliciter l'information (voir photo ci-contre).


Pas de cuillère

Matrix Reloaded : Dans la même séquence que précédemment, le Kid arrive en courant pour remettre à Néo, qui s'apprête à partir pour la Matrice, un présent qui lui a été envoyé par un des orphelins. Il s'agit d'une cuillère en fer mal dégrossi.

Appréciation sentimentale (intra-diégétique)
 : On peut penser qu'il s'agit de l'orphelin précédemment rencontré dans la Matrice, et qui tentait de libérer l'esprit de Néo en lui expliquant : " Il n'y a pas de cuillère. ". Néo s'apprêtant à retourner à la Matrice, l'orphelin lui rappelle ce message d'importance.

Appréciation thématique (extra-diégétique)
 : On note que, dans la Matrice, les choses sont lisses et parfaites alors qu'à Zion, tous les éléments (costumes, accessoires, teint de peau) sont beaucoup plus organiques. Dans la Matrice, Néo voyait son reflet dans une cuillère aux formes parfaites. A Zion, on voit bien qu'il s'agit d'une cuillère fabriquée avec les moyens du bord. Elle est toute cabossée et ne renvoie pas de reflet.

Appréciation logique (intra-diégétique)
 : Le message de l'orphelin était simplement : " Il n'y a pas de cuillère. "

Conclusion
 : Il n'y a pas de cuillère. Un point c'est tout !


L'Architecte

Matrix Reloaded : Croyant avoir atteint la source, Néo se retrouve devant l'Architecte. Ce dernier se propose de lui donner des réponses aux questions qu'il se pose, en spécifiant " Bien que le processus ait altéré ta conscience, tu demeures irrévocablement humain, en conséquence, certaines de mes réponses seront comprises  et d'autres pas. " Sur les murs de la pièce, de multiples images de Néo qui, à certaines propositions de l'Architecte, réagissent différemment.
Au cours de l'échange, Néo apprend qu'il est la sixième anomalie. L'Architecte se présente comme le " père " de la Matrice, et évoque la " mère ". Néo déduit qu'il s'agit de l'Oracle (qui, précédemment, a avoué être un programme).

Appréciation sentimentale et thématique (intra-diégétique)
 : Nous voyons au mur les enregistrements des cinq précédents Néo. Comme l'Architecte semble le noter, ce sixième Néo réagit plus rapidement. Mais, comme nous spectateurs, il manque d'informations pour décoder tout ce que dit l'Architecte. Il parvient néanmoins à comprendre que l'Architecte est le père de la Matrice, sa programmation logique, et que l'Oracle en est sa mère, programme chargé d'étudier l'intuition. L'Architecte semble néanmoins déçu que Néo n'ait pas été si prompt à le découvrir, puisqu'à cet instant il fait la grimace en disant " Please " (" Voyons "), car il s'agissait d'une évidence.

Appréciation logique (intra-diégétique) : L'entrée de Néo dans la pièce donne lieu à une étrange image de l'espace, avec une étoile en sur-brillance. La caméra sort de cette image et nous fait découvrir qu'elle n'est qu'un écran parmi les multiples écrans de la pièce.
Lorsque ensuite nous voyons les différents Néo (il y en a largement plus de cinq) réagir aux propos de l'Architecte, la caméra pénètre dans un de ces écrans (de la même façon que dans le commissariat du premier Matrix, ou dans l'écran de télé du programme de Morpheus, voir précédemment) et nous nous retrouvons dans la pièce face à Néo.
Lorsque Néo évoque l'Oracle, l'Architecte fait la grimace et dit : " Please ". Cela veut dire que la " mère " de la Matrice n'est pas l'Oracle, et que l'Architecte considère que Néo devrait savoir.
Mais comme il a été spécifié auparavant, Néo est irrévocablement humain. Bien qu'il ait en sa possession toutes les informations nécessaires, bien que le discours de l'Architecte soit essentiellement composé de propositions peu complexes, l'intuition de Néo joue contre lui et l'empêche d'atteindre la compréhension logique des évènements (exactement comme pour nous, spectateurs). Seule une pure machine comprendrait immédiatement le déroulement des propositions de l'Architecte. Ce dernier sait donc d'avance que Néo ne peut pas comprendre la moitié de ce qui se dit (et nous de même. et ça, ça fait bien marrer les Wachowski qui, dans cette scène, poussent très loin l'exercice de leur narration).

Conclusion
 : Les écrans au mur ET la pièce où nous nous trouvons sont un calcul de probabilités, des alternatives. Même Néo l'a compris : " Le problème c'est le choix. "
Quant à la " mère " de la Matrice, il ne peut s'agir, comme le dit l'Architecte que d'" un esprit moins soumis à ces paramètres de perfection. ", un programme ayant autrefois accidentellement rencontré l'intuitif. Cette " mère " désignée est donc Perséphone.


Rafik Djoumi